Les modèles de silos

Florence Doyen

 

Les plus anciens modèles de silos, datés de l’époque thinite (1è et 2è dynasties ± 2920-2650 av. n. è.) offrent une forme cylindrique au sommet en coupole ou à dôme. Modelés en terre crue ou en céramique, ils sont soit en version unique, soit en version multiple, reproduits en plusieurs exemplaires, dressés sur un socle et alignés les uns contre les autres. Ils sont en principe munis de deux ouvertures. La sommitale, parfois pourvue d’une sorte de bouchon cônique, sert au moment du remplissage.

On accédait au sommet du grenier par une échelle posée contre la paroi, ou par un escalier longeant le pourtour du silo. Soulignons que ce mode d’accès n’est que rarement attesté dans les modèles; il nous est davantage connu par les sources figurées ou archéologiques. La seconde ouverture, pratiquée à mi-pente ou vers la base du silo, sert quant à elle au moment de l’extraction du grain. Elle est matérialisée dans les modèles par un trait incisé ou peint, soit par une dépression modelée, soit par un volet mobile.

Les silos circulaires à toit en coupole

ULM - grenier ©CEDARCCe type de modèle, à base circulaire, aura la faveur tout au long de l’histoire égyptienne et est présent dans notre exposition par deux spécimens. Celui de Ulm (Museum der Brotkultur, inv. 0-6159) rassemble sur une base commune quatre silos disposés en carré, cylindriques, à sommet en dôme. Le volet mobile latéral est simplement délimité par un rectangle peint en rouge, tandis que l’ouverture servant au remplissage, est béante au-dessus de chaque silo. Peut-être un bouchon, aujourd’hui perdu, venait-il la clore. Une autre particularité consiste en l’apparente communication entre les quatre silos, dans la moitié supérieure de leur élévation.

Le modèle de Hanovre (Kestner Museum, inv. 1935.200.678) restitue également le type de silo en coupole, percé de son orifice de remplissage. En outre, les deux silos sont comme enclos par un mur d’enceinte, à base rectangulaire, dont les parois s’élèvent jusqu’à hauteur de la naissance des coupoles. L’enceinte s’ouvre par une porte d’accès, surmontée par deux fenêtres; peut-être ces deux ouvertures au-dessus de la porte évoquent-elles les lucarnes des silos par lesquelles le grain est récupéré. Le modèle présente, en une vision raccourcie, différents volumes: le volume plein des deux silos placés côte à côte, le volume en négatif de la cour à ciel ouvert s’organisant autour de ceux-ci, et dans laquelle divers personnages se consacrent à quelque activité bucolique dont la plus reconnaissable est celle de l’homme manœuvrant un chadouf; on reconnaît également une scène de tamisage, divers individus, adultes ou enfant, et un scribe. Les dimensions de ce modèle n’ont pas autorisé la figuration en trois dimensions de ces personnages. Plutôt, ils nous apparaissent figurés en relief au centre de petites niches s’ouvrant sur les quatre côtés de l’enclos, comme si nous voyions à travers le mur, les activités auxquelles se livrent les individus dans la cour elle-même. Ce procédé stylistique, de même que la façon dont les visages généralement tournés face au spectateur, et non de profil comme dans la convention traditionnelle du dessin égyptien, militeraient en faveur d’une datation tardive de cet objet. Une réelle miniature néanmoins, restituant les éléments indispensables à la signification du modèle ainsi qu’à son efficience, dans son contexte économico-agricole.

Les silos quadrangulaires à toit plat

Un deuxième type de modèle de grenier apparaît vers la Première Période Intermédiaire et au courant du Moyen Empire (à partir de 2150 av. n. è.). L’élément caractéristique en est l’alignement des silos de plan carré le long d’une des parois du mur d’enclos d’une cour, s’ouvrant par une porte latérale. Un toit plat couvre l’aménagement des greniers, percé à intervalle régulier afin de matérialiser l’ouverture sommitale destinée au remplissage. Sur la façade des greniers, côté cour, sont peints, ou sculptés dans le bois et mobiles, les ventaux qui seront ouverts au moment de l’évacuation du grain. Les compartiments entre les silos sont matérialisés par une cloison, quand le modèle présente le contenu à ciel ouvert. On accède au toit en terrasse par un escalier le plus souvent perpendiculaire à l’axe des silos. Voilà pour la base signifiante de l’objet, pour qu’il fonctionne correctement dans l’Au-delà.

En fonction des moyens accordés à la réalisation du trousseau funéraire du défunt, on trouvera différentes variantes et divers aménagements. Le nombre d’individus impliqués dans l’activité du grenier peut varier considérablement, associant le ou les scribe(s)-comptable(s), les porteurs de sacs de grains, le contremaître. On relève également de nombreux modèles associant diverses autres tâches liées à la transformation des matières premières, telles que les activités de boulangerie, de brasserie, de cuisine de manière plus générale.

Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 01

Modèle E 785/27 ©CEDARC

Modèle E 785/27 ©CEDARC

Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 05
Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 02 Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 06
Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 04 Modèle E 785/27 ©CEDARC - détail 07

Le modèle de Bruxelles retenu pour notre exposition (MRAH, E 785/27) provient d'une tombe de Moyenne Égypte, datée de la 12è dynastie (± 1994-1781 av. n. è.). L'on s'accorde à reconnaître, au fond de la cour carrée, un grenier au toit plat, accessible, le long du mur droit de l'enclos, par un escalier gravi par deux hommes (chaires peintes en rouge et pagne blanc) à la silhouette penchée, comme emportés par le poids de leur sac à grains, aujourd'hui perdus. Correspondant aux trois volets peints en rouge servant à recueillir le grain, on observe, sur le toit en terrasse, trois petits orifices, c'est-à-dire les ouvertures par lesquelles nos porteurs de sacs en vidaient le contenu; nous connaissons plusieurs parallèles à ce type d'aménagement. Toutefois, nous rencontrons également plusieurs modèles où, sur le toit en terrasse, sont figurés des personnages accroupis; les trous visibles à la surface pourraient également être ceux servant à la fixation de figurines.

Le doute est permis quand on relève, dans ce modèle de Bruxelles, divers accessoires mobiles qui, à y regarder de plus près, ne lui appartiennent sans doute pas, et en ont faussé l'attribution à telle ou telle activité. Commençons par les deux tablettes posées sur le toit en terrasse: l'absence de tenons et de mortaises servant à la fixation des accessoires sur leur support, invite à nuancer notre lecture. Je saisis ici l'occasion de mettre en doute leur appartenance à ce modèle en général, et à cette localisation sur le toit en particulier. Peintes sur un fond blanc crème, des hachures noires et rouges évoquent une pièce de mobilier en vannerie, petite table ou sorte d'établi. En outre, les montants de ces objets sont trop peu élevés pour qu'on puisse y voir un auvent protégeant du soleil, comme on en connaît dans certains modèles où le propriétaire de la tombe, ou le scribe-comptable, assiste ou participe à l'enregistrement du grain, abrité sous un dais.

Ensuite, le modèle de bovidé aux pattes liées et au pelage tacheté, semble également intrusif. Si l'on considère la trace des tenons sur les flancs de l'animal, aucune mortaise ne coïncide à la surface du «socle» sur lequel il est posé, devant le personnage debout dans la cour. Photographié de la sorte à l'occasion d'une exposition tenue à Bruxelles, il y a une quinzaine d'années, cet accessoire incite à interpréter la scène, du moins dans ce secteur de la cour, comme une activité de boucherie (Des animaux et des hommes, 1988: 166, cat. 131); l'ensemble du modèle a, par ailleurs, été depuis longtemps répertorié dans les scènes de cuisine. Pourtant, sur une photographie bien plus ancienne de ce modèle, le bovidé figure au sol, à proximité de l'escalier, en un endroit où l'on ne relève pas davantage de trous de fixation...

Voilà donc un boeuf bien encombrant ! Tentons de nous en passer, et le modèle pourrait retrouver un semblant de cohérence. Le silo à trois compartiments, auquel accèdent les porteurs, garde tout son sens: c'est le lieu de stockage des céréales. Dans la cour, en version résumée, deux autres activités prendraient place. L'une, avec l'homme accroupi devant un four où cuisent par-dessus des moules à pain, est l'évocation de la boulangerie, par l'étape finale de la cuisson. L'autre personnage, debout à côté d'un tonneau, ferait allusion aux activités de la brasserie. À côté de lui, au sol, une pièce de vaisselle pourrait être un mortier bas ou la coupelle servant à mesurer le grain. Silo + boulangerie + brasserie est une formule déclinée en de nombreux parallèles. C'est celle que nous retiendrons pour la lecture du modèle E 785/27

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