Le royaume de Méroé, entre Méditerranée hellénistique et Afrique subsaharienne.

Arnaud Quertinmont

 

CarteSous le nom de Koush dans la Bible ou d'Éthiopie sous la plume des auteurs grecs et romains, le royaume de Méroé s’inscrit dans la continuité du royaume de Napata et porte à son apogée le rayonnement de la civilisation du Soudan antique. C’est au début du IIIe siècle avant J.-C. que la nécropole royale koushite est officiellement transférée de Napata/Nuri à Méroé. Selon le géographe alexandrin Agatharchide de Cnide reprit par Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, III, 2, 1 ; VII, 3) le roi Arkamani aurait déplacé le siège du pouvoir central vers le sud de manière à libérer la fonction royale de l’emprise constante du clergé d’Amon. Ce « fait historique » est aujourd’hui remis en question. En effet, il s’agirait plutôt d’une vision à la grecque d’éléments disparates provenant d’un pays lointain et mythique. La réalité doit plutôt être trouvée dans un changement dynastique, mettant en exergue l’ethnie des Méroéens. En effet, les fouilles de Méroé et de Doukki Gel tendent à démontrer le rôle de capitale administrative occupé par la cité depuis le début du VIe siècle av. J.-C.

Située entre la cinquième et la sixième cataracte, dans la région du Boutana, « l’île de Méroé », jouissait d’un climat favorable permettant l’extension des zones de pâturages. Lors des saisons sèches, les eaux de pluies étaient collectées dans d’immenses réservoirs, les hafirs, comme par exemple celui de Musawwarat es-Sofra. Les Méroïtes excellaient dans le travail du fer, comme en témoigne leur production artistique. La région se révèle, en effet,  particulièrement riche en minerais. La capitale occupe également une zone stratégique du point de vue commercial. En effet, véritable carrefour entre le monde méditerranéen et l'Afrique subsaharienne, Méroé constituait l’étape nécessaire lors de l’expédition vers le nord des produits luxueux tant prisés par le monde méditerranéen tels que l'or, l'ivoire, l'ébène, les peaux de félins, les plumes d'autruche, les singes et les fauves. La cité donne également accès aux ports de la Mer Rouge.

Le royaume de Méroé était, vraisemblablement, formé d’un agglomérat de diverses populations. Cette hypothèse se fonde, notamment,  sur les découvertes des fouilles de la région d’Ab Gahayia, aux environs de la 4e cataracte. Les tombes méroïtiques de cette région révèlent des modes d’inhumations particuliers et somme toute assez différentes du reste du territoire méroïtique. On constate également des variantes entre les cultures du Nord et du Sud; ces particularités sont peut être dues aux spécificités des développements économiques dans chacune de ces régions. De plus, l’influence de l’Égypte gréco-romaine se marque davantage dans les régions septentrionales. Le sud, quant à lui, est manifestement africain. Ces différences locales sont donc étroitement liées à la proximité ou non d’une zone d’influence forte, notamment la situation par rapport à la capitale Méroé, au centre religieux du Gebel Barkal, ou encore à proximité de l’Égypte gréco-romaine. Il faudra cependant encore attendre quelques années avant de pouvoir affirmer de façon catégorique cette disparité culturelle.

Un site exceptionnel

Frédéric CailliaudLe site de Méroé fut découvert et identifié en 1772 par le voyageur anglais James Bruce (1730-1794). D’autres expéditions y furent conduites telles que, notamment, celle du Français Frédéric Cailliaud (1787-1869) et du prussien Karl Richard Lepsius (1810-1884) décrivirent également le site et en ramenèrent quelques objets.

Composée d’une ville, de palais, de plusieurs temples, de « Bains royaux » et de trois grandes nécropoles pyramidales, la première réelle fouille archéologique de la capitale fut faite par J. Garstang, de 1909 à 1914, pour le compte de l’Institute of Archæology de l’Université de Liverpool. Celui-ci se concentra essentiellement sur la ville et aux cimetières populaires. Les documents de fouilles sont conservés à la British School of Archaeology, Classics and Egyptology de l’Université de Liverpool, tandis que de très nombreux objets aboutirent dans différents musées du monde.

La zone urbaine de Méroé fut explorée à de nombreuses reprises, notamment lors d’une mission conjointe du Prof. P. Shinnie et du Dr. A. el Hakim pour l’Université de Calgary et l’Université de Khartoum, de 1966 à 1985 et une mission conjointe de l’Université de Khartoum et de la  Humboldt University of Berlin, en 1992, dirigée par St. Wenig. Elle est toujours l'objet de fouilles à l’heure actuelle, dirigées par Krzysztof Grzymski de l’Université de Toronto.

Fouillées par G.A Reisner pour le compte de Harvard University / Boston Museum of Fine Arts au début du siècle, les trois nécropoles pyramidales furent présentée sommairement en 1918. (fig. 2Bis) Il faudra attendre la publication de Dows Dunham, conservateur du département égyptien du Boston Museum of Fine Arts en 1957, 1958, 1963 pour voir paraître une publication importante sur les fouilles de ces trois grandes nécropoles. Une partie des objets exhumés des fouilles, ainsi que l'ensemble des données, sont stockées au Museumof Fine Arts de Boston.

C’est de la nécropole royale localisée au nord, que provient le célèbre trésor de la Candace Amanishakheto, conservé aujourd’hui à Munich et à Berlin. Une campagne menée, depuis 1976, par F.W. Hinkel s’occupe de la restauration des pyramides de ces nécropoles.

Des contacts étroits et réguliers

Le royaume de Méroé, véritable jonction entre l’Afrique méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne, entretient des contacts réguliers avec les souverains d’Alexandrie.

Tantôt pacifiques, fondées sur les relations diplomatiques et commerciales comme le montre la fondation, par Ptolémée II Philadelphe, de plusieurs ports sur la Mer Rouge permettant de rejoindre Méroé, comme par exemple Soterias Limen, l’actuel Port Soudan, mais également Ptolémaïs-des-chasses, véritable zone de stockage d’ivoire et d’éléphants vivants destinés aux armées ptolémaïques. Il faut également mentionner Bérénice Panchrysia, site aurifère du Nord-Est, où l’on retrouve à la fois des vestiges ptolémaïque et méroïtique.

Philae

Temple de Philae

Les souverains du Sud ont également partie prenante à Philae, lieu de pèlerinage en dévotion à la déesse Isis. C’est ainsi que l’on y retrouve, notamment, un temple dédié au dieu nubien Arensnouphis. Philae est d’ailleurs primordiale dans la religion méroïtique.

Tantôt basées sur le rapport de force comme sous le règne de Ptolémée II Philadelphe. Profitant de la mort d’Alexandre, les Méroïtes envahissent la Basse Nubie et se heurtent aux armées du souverain lagide. C’est au début du 2e siècle, sous Ptolémée V Épiphane, que les relations se dégradent, lorsque le royaume de Méroé assure refuge et soutien logistique aux rebelles qui attisent les révoltes en Haute Égypte.

La conquête de l’Égypte par les Romains et l’avènement de l’Empire marque un nouveau tournant dans les relations entre Méroé et la Méditerranée. En 25 avant J.-C., l’empereur romain Auguste envoie des légions stationnées en Égypte vers la Basse Nubie de façon à contrer les armées du roi Teriteqas et de la Candace Amanirenas.

Profitant de leur avancée, les Méroïtes, menés par la Candace Amanishakheto, envahissent et pillent Philae et Assouan. La réaction romaine ne se fait pas attendre, comme le relate les historiens classiques. Le préfet d’Égypte, Caius Petronius lève une armée pour contrer les Méroïtes et les repousser plus au sud. La Candace menant les armées est battue à Dakka par la machine de guerre romaine, mieux armée et mieux organisée. Un traité de paix est signé en 21avant J.-C entre les émissaires méroïtiques et l’Empereur romain Auguste, sur l’île grecque de Samos. Celui-ci stipule que la frontière se situera désormais à Hiéra Sycaminos et abandonne la forteresse de Qasr Ibrim aux Méroïtes.

Une écriture nouvelle

Système d'écritureUn système d’écriture de la langue nubienne s’élabore au royaume de Méroé.

Il se développe à partir du 2e siècle avant J.-C. et comporte vingt-trois caractères et se présente sous deux formes : l'une hiéroglyphique, réservée à l'usage liturgique et royal ; et l’autre, cursive, dérivant du démotique égyptien et utilisée couramment.

C’est en 1911 que l’égyptologue britannique Francis L. Griffith établit les bases du déchiffrement. Bien que lue, elle demeure toujours largement incomprise.

Les seuls éléments aujourd’hui relativement bien identifiés sont les formules funéraires, récurrentes et essentiellement fondées sur un schème identique.

Une assimilation culturelle

C’est essentiellement à partir de cette période que l’on assiste à un accroissement de la représentation des éléments culturels indigènes, et la fusion de ceux-ci avec l’héritage égyptien. Héritage qui, à cette époque, est intégré à l’agglomérat culturel méditerranéen, c’est-à-dire gréco-romain. Concrètement, cela se manifeste par une réinterprétation du vocabulaire plastique et culturel de ces différentes civilisations et à leur adaptation au contexte méroïtique.

Ainsi, le relief d’Arikankaror (fig. 6B)figure-t-il le roi à la mode méroïtique, maîtrisant des ennemis, à la mode égyptienne, alors que derrière lui figure Niké, représentation allégorique de la déesse grecque, agitant la palme de la victoire, à la mode romaine. Le même concept d’assimilation s’observe également dans l’architecture du kiosque de Naga.

Celui-ci présente plusieurs affinités structurelles et décoratives avec le kiosque de Trajan édifié sur l’île de Philae (frise d’uræi égyptiens, chapiteaux d’inspiration corinthienne, arches romaines…).

Kiosque de Naga

Kiosque de Naga

C’est au sein des « Bains royaux » de Méroé que l’on découvrit les plus beaux exemples de sculptures « hellénisantes ». Parmi celles-ci, la célèbre « Vénus de Méroé » qui offre un merveilleux exemple de la réinterprétation, selon les canons esthétiques méroïtiques, de la Vénus de Cnide de Praxitèle.

Vénus de Méroé

Vénus de Méroé

L’un des meilleurs exemples de contacts et d’échanges d’idées entre Méroé et le Bassin Méditerranéen, ou tout au moins avec l’Égypte gréco-romaine, se manifeste dans les nécropoles. Certaines tombes d’élites d’époque méroïtique comportent une superstructure (de type mastaba ou pyramide) à laquelle est adossé un petit édifice à vocation cultuelle. Au sein de celui-ci on reconnaît différents éléments reflétant partiellement ces compromis, influences et réinterprétations. Il s’agit de tables d’offrandes, de stèles funéraires ou encore de sculptures du défunt. D’autres configurations typiquement méroïtiques existent, même si elles se développent dans un cadre spécifiquement local comme les « chapelles-autels ». La plus connue reste celle de Sedeinga (WT2) constituée de plusieurs parties : un linteau, des montants décorés, un seuil épigraphié en méroïtique, une stèle et une table d’offrande ;

la « chapelle-autel » peinte de Karanog (G165)

la « chapelle-autel »  peinte de Karanog (G165)

ou encore la « chapelle-autel »  peinte de Karanog (G165). Comme c’est le cas pour de nombreuses traditions, tant en Égypte qu’au Soudan, nous pouvons percevoir un glissement religieux de l’objet, et donc du concept. En effet, ces différents éléments religieux (tables d’offrandes, stèles, sculptures funéraires…) qui, au départ, étaient réservées au seul entourage royal, se diffusent largement parmi l’élite, qu’elle soit de la capitale ou non.

Dans la religion, cette réinterprétation culturelle se manifeste par la coexistence d’un panthéon typiquement égyptien et d’un autre, nubien, qui combine les codes de représentation égyptienne et les traditions locales. C’est ainsi que l’on retrouve Isis et Anubis dans le domaine funéraire et qu’Amon conserve une place prépondérante dans de nombreux temples, au Gebel Barkal, à Méroé, Naga ou encore à El Hassa, en tant qu'hypostase de l’Amon de Thèbes et d’un Amon local.

Relief de Naga

Relief de Naga

La royauté semble aussi sous la protection du dieu Apédémak, dieu guerrier léontocéphale typiquement nubien, qui occupe une place de choix dans les représentations. Il possède également de nombreux temples dont le plus connu reste celui de Naga (fig. 8). D’autres divinités nubiennes sont également mise à l’honneur : Sébioumeker, Arensnouphis, Mandoulis ou encore Amesemi, parèdre féminin d'Apédémak. Les temples de ces différents dieux présentent toutefois une structure architecturale différente. Si les temples d’Amon conservent le plan égyptien habituel, l’espace cultuel des divinités nubiennes est repensé. Il s’agit d’un espace monocellulaire, bâti sur le rapport 5/8, et présentant un registre décoratif principal occupant la majeure partie de la surface, contrairement aux temples égyptiens.

Cette coexistence coïncide avec l’organisation régulière de pèlerinages vers le temple d’Isis à Philae et l’Abaton, lieu sacré d'Osiris. Bien que le temple d’Arensnouphis soit, à n’en pas douter, l’objet de l’attention particulière des Méroïtes, c’est à la déesse du lieu qu’est destinée leur ferveur. Une salle, appelée « La Chambre méroïtique » située entre le premier et le second pylône du temple, contenant des inscriptions méroïtiques et des reliefs représentant une procession de prêtres nubiens, semble avoir été réservée au culte d'Isis par les Méroïtes. Un autre lieu de culte hellénistique important semble avoir été Qasr Ibrim, où un temple dédié à Sérapis, une forme alexandrine du dieu Osiris, reçut l'hommage des pèlerins.

La fin d’un royaume

La fin du royaume de Méroé est encore mal connue. Toutefois, plusieurs causes semblent avoir provoqué cette disparition: la migration des populations voisines, l’affaiblissement du pouvoir central, les raids incessants du royaume chrétien d’Axoum, au sud de Khartoum, autant de facteurs qui ont contribué à affaiblir et finalement éclater le royaume de Méroé. Face aux nombreux raids des Nobas et à leur alliance avec les Blemmyes, l’Empereur romain Dioclétien n’a d’ailleurs d’autre choix, en 296 de notre ère, que de reculer la frontière aux environs d’Assouan, abandonnant définitivement la Basse Nubie aux populations nubiennes.

En parallèle, et comme témoin du déclin du pouvoir royal, se développe la culture des Nobas en Basse Nubie avec ses deux grandes nécropoles royales : Ballana et Qustul marquant la période dite post-méroïtique (entre les 4e et 6e siècles). Mises au jour dans les années 1930 par Walter B. Emery, ces nécropoles constituent un retour aux traditions funéraires nubiennes ancestrales, du Néolithique et de l’époque Kerma, caractérisées par un tumulus recouvrant des chambres funéraires en briques, l'inhumation du roi accompagné de ses armes et bijoux, des pièces destinées à contenir de la nourriture, des boissons, des meubles, des bijoux, des armes ou encore des outils. Dans une autre chambre, se trouvent les restes de la reine, sacrifiée avec ses servantes, à la mort du roi; après le scellement de la tombe, le passage menant à l’entrée est rempli d’animaux sacrifiés (chevaux, camélidés, ânes, chiens).

Un peu avant 500 de notre ère, trois royaumes se partagent le territoire de l’ancien empire méroïtique : au nord, le royaume de Nobadie; au centre, le royaume de Makouria et au sud, le royaume d’Alodia.          

Vers 550, Théodora, épouse de Justinien, envoie en Nubie le prêtre Julien, chargé de convertir la population. Peu à peu le christianisme se répand. En 580, les trois royaumes nubiens adoptent définitivement le christianisme, de nombreux temples sont alors transformés en églises.