Le mawlid du shaykh Abű al-Hajjâj, saint patron de Louxor

Emmanuel Serdiuk

 

Fête dédiée à l’origine au souvenir du Prophète et ensuite popularisée dans tout le monde musulman, le mawlid (pl. mawâlid) est la célébration religieuse annuelle qui commémore le jour anniversaire de Muhammad, des membres de sa famille (les Ahl al-bayt) et des saints. Certains mawâlid attirent un nombre impressionnant de pèlerins, c’est le cas du très populaire saint patron de Louxor, le shaykh Sidi Yûsuf Abû al-Hajjâj al-Uqsuri (m. 1258). 

D’origine incertaine, le shaykh est un sharîf (descendant du Prophète par voie husaynide) irakien ou maghrébin. Il vint s’installer dans le Sa’îd (Haute-Egypte) au XIIIème siècle (VIIème siècle de l’Hégire) où il contribua au développement du soufisme et à la revivification du sunnisme après l’intermède chi’ite du khalifat fatimide en Egypte. Si le mawlid d’Abû al-Hajjâj constitue un pôle attractif auprès de la population locale, la célébration religieuse fut également l’objet de différentes recherches scientifiques.

En effet, depuis le XIXème siècle, le pèlerinage saint de Louxor attira l’œil de différents observateurs. La première à s’y être intéressée fut l’Anglaise Lady Lucy Duff-Gordon, qui avait élu domicile dans le temple de Louxor parmi la population égyptienne et observa pendant plusieurs années le mawlid d’Abû al-Hajjâj[1]. Après ce premier témoignage, il faudra attendre le XXème siècle pour retrouver le mawlid dans la littérature scientifique, notamment avec l’égyptologue Georges Legrain, qui fournit une description de la célébration du mawlid dans Louqsor sans les Pharaons[2]. James Hornell rédigea par la suite un article dans la revue Man[3] et Joseph Williams Mc Pherson consacra, quant à lui, un chapitre au mawlid de Louxor dans son ouvrage The Moulids of Egypt [4]. Plus récemment, les articles de Rachida Chih[5] et de Shelley Wachsmann[6] mentionnent également la sainte fête.
Ces différents auteurs se sont focalisés exclusivement sur le côté le plus spectaculaire et ostentatoire de la fête, à savoir la procession qui marque la fin de la semaine sainte et qui fait haler des barques dans la ville. Cette procession resta longtemps l’objet principal de l’étude du mawlid d’Abû al-Hajjâj et selon ces auteurs, elle incarne avec certitude la survivance de rites antiques de la région thébaine, en particulier les célébrations décadaires, la Belle Fête de la Vallée et la fête d’Opet.

Ce constat scientifique, principalement égyptologique, fut semble-t-il récupéré depuis l’époque de Georges Legrain par le meta-discours local, en l’occurrence celui de certains membres de la Hajjâjiyya, le lignage constituant la descendance du saint patron de Louxor. Cependant, de nombreuses hypothèses de nature déterministe et islamique permettent d’affirmer que ce constat est non fondé et peuvent ainsi constituer de nouvelles pistes de compréhension de ce phénomène.

Depuis l’Antiquité égyptienne, le sacré s’est toujours déplacé sur l’eau. Ainsi jadis, les dieux rendaient visite par voie fluviale aux divinités qui leurs étaient voisines. Ces déplacements sacrés trouvent donc leur fondement dans un déterminisme naturel. Le Nil constitue la voie de communication par excellence et induit en conséquence l’usage d’un symbolisme typique et local, celui de la barque.

Le bateau constitue un des anciens moyens de transport pour se rendre en pèlerinage à La Mecque[7]. Il y a encore quelques décennies, la traversée de la mer Rouge en bateau était le moyen le plus populaire pour se rendre au Hedjaz. En ce sens, les barques peuvent être envisagées comme le moyen symbolique que s’est donné la procession pour évoquer le pèlerinage mecquois.

Le bateau pourrait symboliser également le souvenir d’une karâma (miracle de saint) d’Abû al-Hajjâj : « Youssef s’en revenait de La Mecque dans une petite flottille de bateaux de pèlerins. Une grande tempête s’éleva et le bateau de Youssef était en danger éminent de sombrer, en réponse à ses prières, il traversa la mer en toute sécurité alors que tous les autres navires qui l’accompagnaient furent perdus. Impressionnés par le miracle, les rescapés élevèrent leur sauveur au rang de sainteté et à sa mort érigèrent un tombeau au-dessus de sa dépouille à Louxor »[8].

Selon la tradition orale, Abû al-Hajjâj allait initier et enseigner la doctrine islamique dans les villages de la région de Louxor. Il empruntait le Nil et les canaux qui y étaient reliés à l’aide de sa barque personnelle afin de se rendre en prêche de village en village. ‘Abd al-Rahîm al-Qinâ’i, le saint de Qéna, utilisait également une barque comme moyen de transport afin d’effectuer ses prêches. D’ailleurs, le mawlid de Qéna démontre une activité processionnelle similaire à celle de Louxor. La barque semble ainsi constituer le symbole de la propagation de l’islam (et plus précisément du sunnisme) en Haute-Egypte »[9].

Catherine Mayeur-Jaouen remarque encore que « la barque n’a rien d’exceptionnel dans les mouleds des rives du Nil, et que d’autres bateaux processionnels paradent par exemple aux mouleds de Rifâ’î au Caire, de Disûq dans le Delta »[10]. Ces lieux possèdent donc le phénomène processionnel mais ne possèdent pas de substrat antique susceptible de l’induire. Ce constat indique ainsi aux chercheurs qu’il n’est pas pertinent de tisser de tels liens entre la procession du saint patron de Louxor et d’anciennes traditions processionnelles. Toujours selon Catherine Mayeur-Jaouen rejoignant notre point de vue, « les chercheurs occidentaux se sont focalisés sur les barques d’Abû al-Hajjâj parce qu’il s’agit de Louxor et de ses temples ». Il est indéniable que la figuration d’Amon, Mout et Khonsou voyageant sur leurs barques respectives est une image forte au sein des temples divins et funéraires de la région thébaine, mais pour tout chercheur, considérer exclusivement la réalité locale comporte des risques … Elargir l’approche scientifique (à l’aide de faits sociaux propres à l’islam) et considérer le phénomène des barques processionnelles au niveau global égyptien permet in fine une meilleure compréhension de notre étude.

Considérant exclusivement l’aspect ostentatoire de la fête, les auteurs n’ont également pas envisagé l’étude du mawlid d’Abû al-Hajjâj dans son entièreté. En effet, le mawlid est bien plus qu’une fête processionnelle car il offre à l’observation de nombreuses dimensions qui, selon la conception maussienne, en font un fait social total.

Au sein des murs de la mosquée d’Abû al-Hajjâj, une série de rites propres au soufisme sont accomplis par la Hajjâjiyya (la « confrérie soufie » qu’il est préférable de considérer comme le lignage composant la descendance d’Abû al-Hajjâj, et non comme une confrérie initiatique conventionnelle). Ces rites, exécutés durant la semaine sainte du mawlid de Louxor, constituent ainsi la dimension religieuse de la célébration. Durant les soirées du mawlid, se succèdent, après le rituel d’ouverture (al-daym) signifiant l’infinitude de la présence divine sur l’univers, des lectures coraniques (al-moqra), des chants de louanges (al-madîh) à l’intention du Prophète Muhammad, un wird (l’ensemble des prières surérogatoires) composé de la récitation d’une poésie (shi’r) qui s’adresse au shaykh Abû al-Hajjâj (al-Qutbiya, vantant sa nature de Pôle, saint au sommet de la hiérarchie de la sainteté) et de la récitation du Dalâ’il al-khayrât d’Abû ‘Abd Allâh Muhammad al-Djazûlî (recueil de prières sur le Prophète (salât ‘alâ l-nabi), litt. Guide des œuvres de bien[11]). Ce wird précède et prépare au rite qui clôt chaque soirée rituelle, le dhikr, qui signifie la « remémoration de Dieu » et qui vise à la réalisation de l’unicité divine (tawhîd) ainsi qu’à la purification des cœurs. Au fil des soirées rituelles, les rites, instruments du temps sacré, font l’objet d’une réitération et d’une intensification et constituent ainsi autant de moyens de lutter et de résister au temps profane, temps qui éloigne le pratiquant de la pureté des origines, de la pureté des débuts de l’ère islamique.

Chaque soirée se déroule ainsi jusqu’à la nuit (la grande nuit, al-leyla akbar) précédant la journée processionnelle. Lors de cette nuit de pleine lune, le lignage invite la population et les hauts représentants (politiques, économiques, religieux, …) de la ville de Louxor afin d’officialiser la fête et afin d’asseoir son autorité en tant qu’élite sociale et religieuse.

A cette dimension politique s’additionne une dimension sociale, car le mawlid contribue au renforcement des liens sociaux entre les membres du lignage, entre ces derniers et les membres de différentes familles de Louxor et entre les pèlerins qui rendent visite et témoignent de leur amour au shaykh Abû al-Hajjâj. Les mawâlid comportent également une dimension économique et furent souvent comparés à des foires commerciales. Commerces et boutiques font de fructueuses affaires et une série de marchands ambulants comme de petites échoppes prennent part à l’aubaine économique que procure le mawlid de Louxor.

tahtib (jeu de bâtons)

tahtib (jeu de bâtons)

Finalement, une dimension ludique peut encore être observée lorsque durant les après-midi de la semaine sainte, avant le coucher du soleil, de nombreux hommes s’adonnent à des jeux traditionnels de Haute-Egypte, le tahtib, sorte de combat de bâtons qui engage deux duellistes dans un jeu d’attaques et de ripostes, ...

tahtib (jeu de bâtons)

tahtib (jeu de bâtons)

... ainsi que le murmah, série de jeux équestres tels que la course de rapidité ou l’exécution d’une danse que soumet le cavalier à sa monture.

murmah (jeux équestres)

murmah (jeux équestres)

Clôturant la semaine sainte, au lendemain de la grande nuit, à la date du 15 Shabân, se constitue aux premières heures du jour, une première procession (zeffa) plus précisément nommée dôra (litt. circuit) dans la localité de Louxor. Celle-ci verra sortir de la mosquée d’Abû al-Hajjâj, les mahmal (sorte de palanquin symbolisant un personnage saint monté sur un dromadaire) du saint patron de la ville et de ses fils, ainsi qu’un dromadaire muni de grosses percussions qui marqueront le rythme de la marche processionnelle. Cette sortie matinale a pour objectif la visite des saints personnages sur les lieux d’habitation de leur descendance, les personnages importants et les nouveau-nés du lignage afin de leur procurer leur baraka (la bénédiction attachée aux êtres et aux choses). 

Au retour de cette sortie, nous sommes à la mi-journée. Les environs de la mosquée sont combles. Le tout Louxor est dans la rue, et un grand nombre d’habitants de la ville se sont déplacé jusqu’à la mosquée pour assister à la levée des dromadaires qui partiront pour une seconde dôra, le circuit de l’après-midi. Le mahmal du saint est en attente du départ, les dévots sont en contact direct avec lui et profitent du précieux moment pour se charger de sa baraka.

pèlerins prenant la baraka du saint au contact de son mahmal

pèlerins prenant la baraka du saint au contact de son mahmal

Après la prière quotidienne de midi, la Hajjâjiyya vêtue de blanc et réunie autour du chef de lignage, sort de la mosquée en chantant les vers de la Qutbiya. Les mahmal d’Abû al-Hajjâj et de ses fils vont être levés et ceux-ci seront maintenant accompagnés de nombreux autres mahmal, ceux des shaykh de Louxor et de sa périphérie. La procession possède une tout autre envergure que sa parèdre matinale car de nombreux autres acteurs sont présents et participent au cortège.

Nous retrouvons successivement : le khalîfa (successeur du chef du lignage) sur une monture et ouvrant la procession, le chef du lignage en voiture, les bannières de la Hajjâjiyya, ...

le khalifa et les bannières de la Hajjâjiyya

le khalifa et les bannières de la Hajjâjiyya

... un groupe composé de nombreux membres de la Hajjâjiyya récitant les vers de la Burda (louange (qassida) d’al-Bûsîrî (m. 694 ou 696/1294 ou 1297) exprimant l’amour porté au Prophète), ...

la Hajjâjiyya chantant la Burda (louange au Prophète)

la Hajjâjiyya chantant la Burda (louange au Prophète)

... les mahmal d’Abû al-Hajjâj et de ses fils, ...

les mahal d'Abû al-Hajjâj et ceux de ses fils

les mahal d'Abû al-Hajjâj et ceux de ses fils

... le dromadaire percussion, ...

dromadaire percussion

dromadaire percussion

... les mahmal des saints de Louxor et de sa périphérie, ...

les mahmal des saints de Louxor et sa région

les mahmal des saints de Louxor et sa région

... une série de barques (la grande barque verte en acier de la corporation des bateliers du Nil nommée Abû al-Hajjâj, ...

la barque d'acier nommé "Abû al-Hajjâj"

la barque d'acier nommé "Abû al-Hajjâj"

.... et une série de barques en bois de plus petites dimensions), et finalement les chars de différentes corporations de métiers (les garagistes, les cuisiniers, les boulangers, les cheminots, les chars de différentes associations de jeunesse ou d’associations de quartier, les caléchiers).

chars de corporation de métier avec les garagistes en avant plan

chars de corporation de métier avec les garagistes en avant plan

Cette pratique processionnelle, autrefois accomplie trois fois l’an, lorsqu’elle marquait la fin du mois de Ramadan, le mawlid du Prophète et le mawlid du shaykh Abû al-Hajjâj, n’est plus réalisée que pour cette dernière occasion. La procession, marquant rituellement le territoire, constitue en fait la réminiscence de l’appropriation politique de la ville de Louxor par le shaykh. La tradition orale de Louxor a, en effet, fourni la justification de cette appropriation en donnant à la ville une légende fondatrice qui allait lui permettre de construire le début son histoire musulmane. Selon cette tradition transmise oralement, Abû al-Hajjâj sollicita Tharzah, la vierge copte qui gouvernait alors sur Louxor, de lui permettre de passer une nuit dans la ville. Tharzah et ses conseillers lui accordèrent, par écrit, l’autorisation d’occuper ce qui pourrait être limité par une peau de buffle qu’on lui concéda. La nuit venue, le saint armé d’un rasoir, se mit à découper la peau du buffle en fines lanières. Attachées bout à bout celles-ci formèrent une longue corde de cuir qui, à l’aube, allait permettre au saint d’encercler la ville. Aujourd’hui, comme jadis, à l’image du shaykh prenant la gauche afin de mettre son projet à exécution, la procession prend la même direction.

Au fil des ans, à la mi-shabân, la procession réactualise le récit hagiographique et ainsi la Hajjâjiyya perpétue le geste de leur ancêtre éponyme, affirmant de la sorte l’ancienne installation islamique dans la ville millénaire de Louxor, inscrivant matériellement dans l’espace la légitimité de sa présence et s’attachant à travers la pratique du rite à la revendication de son identité, à la revendication du souvenir du saint, l’ami de Dieu, le shaykh Abû al-Hajjâj.

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