Les litanies du temple d’Esna : l’alchimie sacrée des hiéroglyphes

Dr Michèle Broze

 

Le temple d'Esna

Le temple d'Esna

Les textes litaniques du temple d’Esna, datant du deuxième siècle de notre ère, ont été étudiées et traduites par Serge Sauneron, l’éditeur du temple, dans un ouvrage remarquable, publié en 1982, malheureusement à titre posthume : L’écriture figurative dans les textes d’Esna (Esna VIII), Le Caire (publication de l’IFAO). Les traductions citées ici sont celles de Serge Sauneron.

Ces suites d’invocations aux divinités du temple sont gravées sur six des dix-huit colonnes présentes dans le monument.

Plan du temple d'Esna

Elles s’adressent aux divinités principales, Khnoum et Neith, et également à Heqa, le dieu fils, à Osiris et Isis, à la Sekhmet d’Esna, à la déesse Nebtou, dame du terroir, et à Menhit, déesse lionne.

Ces listes d’épithètes que l’on récitait lors des fêtes sont remarquables par le contenu et par la forme, surtout, comme va le voir, par les graphies hiéroglyphiques choisies par les hiérogrammates pour écrire, à chaque invocation, le nom de la divinité priée. La litanie de Khnoum, la plus longue, comprend 143 invocations, et celle de Neith en compte 86.

Chaque litanie commence par la formule « faire l’offrande litanique à (nom du dieu), en ce jour comme chaque jour. Dire : offrande litanique à (nom du dieu)... ». La récitation se fait en faveur de la santé et de la vie du pharaon. La fin du texte précise que la litanie est adressée au dieu en tous ses noms, toutes ses formes, et en tous les lieux où il se trouve.

La litanie de Khnoum fait volontiers référence à sa fonction créatrice, qu’il exerce en tant que potier :

A Khnoum-Rê, seigneur d’Esna, qui façonna sur le tour les hommes, mit au monde les dieux et créa tous les animaux,

A Khnoum-Rê, seigneur d’Esna, qui engendra les dieux, les hommes et tous les animaux, et créa les oiseaux, les serpents et les habitants des eaux, (...)

A Khnoum le potier qui modela au commencement la voûte céleste, la terre et le monde inférieur selon ses intentions.

La litanie de Neith commence par nommer ses deux villes, Esna et Saïs, et par énoncer sa fonction de mère du soleil :

A Neith, la garnde, la mère du dieu, maîtresse d’Esna

A Neith, la garnde, la mère du dieu, maîtresse de Saïs

Comme déesse primordiale, elle est androgyne :

A Neith, le mâle qui fit la femme,

A Neith, la femme qui fit le mâle.

Elle est également la protectrice de son fils Rê, ce qu’elle fait en tant qu’archère :

A Neith, qui saisit l’arc et empoigne la flèche pour repousser les envahisseurs.

Ces quelques extraits ne font que donner des indications sur la richesse de ces textes sur le plan du contenu, mais c’est sur la graphie que je voudrais un peu m’attarder.

Le Temple d'Esna

En effet, dans les choix des signes hiéroglyphiques qui écrivent à chaque fois le nom de la divinité, les théologiens égyptiens se sont montrés d’une extrême inventivité, se livrant à ce que Serge Sauneron a appelé une « alchimie graphique ».

Pour écrire le nom du dieu Khnoum, on utilise en général la cruche (Gardiner W9), qui se lit hnm. Les théologiens d’Esna ont préféré écrire le plus souvent à l’aide de trois signes, le h, le n et le m formant le nom de dieu. Dans l’écriture égyptienne tardive, il est possible d’attribuer à un signe notant plusieurs consonnes la valeur phonétique de la première consonne, ou de la première consonne forte. Ainsi, le scarabée (Gardiner L 1), de lecture h+p+r, peut servir à écrire le h.

De même, le signe de l’enfant (Gardiner A 17), nni, peut se lire simplement n. Et l’eau (Gardiner N35, trois fois, groupés verticalement), mw, peut se lire m.

Il est ainsi possible d’écrire phonétiquement le nom de Khnoum à l’aide du scarabée, de l’enfant et de l’eau. On l’a vu dans les exemples cités plus haut, le nom de la divinité invoquée est suivis d’épithètes. Dans notre invocation, le nom de Khnoum est suivi de « le Noun, qui donna naissance à la terre ». Or, le sacrabée, kheper, c’est aussi le verbe « naître », repris dans « qui donne naissance », et l’enfant, se lisant nni, est rappelé dans le nom du marais primordial, le Noun. En outre, le scarabée et l’enfant sont des formes du soleil levant qui émerge du marais primordial, donc de l’eau, chaque matin.

Les hiérogrammates ont imaginé des graphies des noms divins qui trouvent un écho dans les épithètes qui suivent.

En voici un exemple pour le nom de Neith, en égyptien, nt. Le signe du vautour (Gardiner G14), se lit nrt, le vautour. Il sert pour noter le n. Le soleil (Gardiner N6) peut se lire jtn. Le j est une consonne faible, on peut donc utiliser le soleil pour noter le t. Vautour et soleil constituent une graphie du nom de la déesse . Les épithètes ajoutent : « la mère du dieu unique qui n’a pas son pareil ». Or, le vautour sert aussi en égyptien à écrire mwt, le mot pour la mère, et le dieu unique en question est le dieu solaire. Le groupe vautour + soleil se lit nt, mais pourrait aussi se traduire par Mère de Rê, ce que les épithètes explicitent !

Ces deux exemples illustrent à merveille l’alchimie graphique mise en oeuvre par ces prêtres du deuxième siècle de notre ère, et surtout, je l’espère, donneront au lecteur l’envie de lire l’ouvrage de Serge Sauneron.