Aux origines de l'écriture

Audrey Degrémont

 

(1ère partie)

Ce texte est extrait de l'article suivant : A. Dégremont, «Aux Origines de l'écriture»,
in catalogue d'exposition Aux Origines de Pharaon, Treignes CEDARC - Musée du Malgré-Tout.

Si l’homme a développé la capacité de parler depuis des centaines de milliers d’années, il n’a appris à écrire qu’il y a six mille ans. Cette invention lui a permis de fixer durablement ses pensées et ses paroles, en utilisant des signes de nature très diverse: hiéroglyphes en Égypte, cunéiforme en Mésopotamie, alphabet en Phénicie, etc. (André-Leicknam & Ziegler, 1982, 13).

De manière générale, on parle d’écriture quand il y a dessin, au sens large du terme, combiné à une volonté de la part de l’auteur de communiquer un message (DOBLHOFER, 1959, 19). L’écriture peut se définir comme « un système de signes concrets, essentiellement visuels, capable d’encoder des énoncés linguistiques » et comme le dit P. Vernus, « il y a écriture au sens propre lorsque le message fixé graphiquement peut être décodé hors de son contexte de production, pour peu qu’on possède les clefs du code » (VERNUS, 1993, 75-76). Cette définition permet de différencier l’écriture véritable de l’aide-mémoire qui n’a de sens que dans de son contexte de production.

Pendant longtemps, les chercheurs ont pensé que l’écriture égyptienne apparaissait avec la Ière dynastie (environ 3100 - 2900 avant notre ère), comme semblaient l’indiquer les exemples d’inscriptions connus. Mais depuis la fin du 19ème siècle, de nouvelles découvertes ont progressivement entraîné une révision de cette datation. Et, depuis 1988, les fouilles de la tombe U-j dans la nécropole d’Oumm el Qaab à Abydos et les documents qui y ont été mis au jour ont permis de faire remonter l’apparition de l’écriture en Égypte d’environ deux cent ans, plus précisément vers 3300 avant notre ère (époque de Nagada III – dynastie 0).

La répartition des souverains égyptiens en dynastie repose sur la chronologie de Manéthon qui débute avec la Ière dynastie.
Néanmoins, les récentes découvertes faisant mention de souverains non cités par Manéthon
et appartenant à des temps antérieurs à la Ière dynastie ont conduit les égyptologues à créer la « dynastie 0 ».

Bien que la source la plus importante concernant ces premières écritures reste la tombe U-j (qui a livré pas moins de cent vingt-cinq récipients ou fragments de récipients ainsi que cent soixante étiquettes portant des inscriptions), des inscriptions datant de la dynastie 0 sont attestées sur près de trente sites répartis sur tout le territoire égyptien, le Sinaï et la côte du Levant (KAHL, 2001, 108 & REGULSKI, 2007, 12-13).

Ces inscriptions sont principalement attestées en contexte funéraire, dans des tombes, et sur divers types d’objets: récipients, étiquettes, sceaux, palettes à fard, têtes de massue, etc.. On trouve également des graffiti rupestres (CHADEFAUD, 1980, 82). Les matériaux utilisés comme supports d’écriture sont multiples: céramique, ivoire, os, pierre, terre crue. L’utilisation de matériaux périssables, tels que le lin ou le papyrus, reste incertaine. Les techniques usitées étaient l’encre (noire ou rouge), le relief en creux et le relief en champlevé (réservé aux objets prestigieux) (KAHL, 2001, 106).

Les anciens Égyptiens ont utilisé comme signes d’écriture des images tirées de leur environnement naturel et social. De ce fait, en Égypte, l’image est signe et le signe est image et, à l’époque protodynastique qui nous intéresse ici, la différenciation entre les deux est parfois difficile. C’est ainsi que l’hypothèse de l’image en tant que « pré-écriture symbolique » a pu être émise. Nombre de représentations figurées se rapprochent de l’écriture dans le sens où elles sont porteuses d’un message mais elles en diffèrent car un support oral ou écrit est nécessaire pour comprendre leur signification (CRUBÉZY, 2001, 9).

Rappelons ici en quelques lignes les grands principes du système hiéroglyphique tel qu’il sera utilisé durant toute l’histoire égyptienne. Il se caractérise d’abord par trois catégories de signes: les idéogrammes (appelés également logogrammes ou pictogrammes) (désignant l’objet représenté ou une idée abstraite liée à ce signe), les phonogrames (parmi les phonogrammes, les égyptologues distinguent les unilitères (un seul son, équivalent de notre alphabet), les bilitères (deux sons, équivalent de nos syllabes), les trilitères, les quadrilitères) (signes correspondant à un ou plusieurs sons) et les déterminatifs (signes qui ne se lisent pas mais permettent de distinguer les homonymes, très nombreux du fait que les voyelles n’étaient pas notées). J. Kahl distingue également trois grands principes caractéristiques de l’écriture hiéroglyphique: le rébus (utilisation de signes dont la prononciation est proche du mot que l’on veut écrire), le principe alphabétique (utilisation de signes qui renvoient à un son unique) et le principe de l’appui phonétique (utilisation de signes phonétiques pour confirmer la valeur d’un signe) (KAHL, 2001, 105). L’orientation des hiéroglyphes est variable: ils peuvent être écrits de gauche à droite ou de droite à gauche, verticalement, horizontalement ou encore en écriture rétrograde (signes dirigés par exemple vers la gauche mais avec une lecture de droite à gauche).

(2è partie)

Si, pendant longtemps, les chercheurs ont pensé que l’écriture apparaissait subitement et spontanément en Égypte, il en va tout autrement aujourd’hui, grâce aux découvertes et études récentes.

Le point de départ du long processus qui a mené à l’apparition de l’écriture semble résider dans une structuration de la pensée qui apparaît clairement dans les pratiques funéraires. Cette structuration aurait été suivie d’une forme d’écriture formée essentiellement d’idéogrammes (les pots déformés dans les tombes de bossus). Par la suite, la nécessité de nommer les personnes et les choses aurait entraîné l’apparition de phonogrammes et d’un système d’écriture plus complexe (CRUBÉZY, 2001, 12).

Certaines caractéristiques du système hiéroglyphique ultérieur, qui apparaît définitivement sous la IIIème dynastie, sont déjà présentes. Les trois catégories de signes (idéogrammes, déterminatifs, phonogrammes) sont toutes attestées. Parmi les phonogrammes, le stock de signes unilitères passe de dix sous le règne de Narmer à une vingtaine sous le règne de Den, le rendant ainsi presque complet puisque le nombre d’unilitères du système postérieur s’élève à vingt-cinq. Néanmoins, leur existence et leur utilisation avant le règne d’Iry-Hor demeurent incertaines (KAHL, 2001, 119). L’usage de phonogrammes en tant que compléments phonétiques est également attesté dès le règne de Ka (dynastie 0) (KAHL, 2001, 122).

Le système graphique a connu une période de développement entre ses premières attestations vers 3300 avant notre ère et le début du règne de Den (environ 2900 avant notre ère), comme le démontre notamment l’augmentation du nombre d’unilitères entre les deux périodes (KAHL, 2001, 124). Cette évolution tend à montrer que le système n’a pas été l’invention d’un seul auteur mais bien de plusieurs générations qui, à force d’expérimentations et d’essais, ont fini par mettre au point un système relativement stable. Quelques éléments attestent notamment ces expérimentations et essais: variation dans l’orthographe des mots, changement d’orientation des signes, modification de l’ordre des signes dans un même mot (KAHL, 2001, 113). Pour ne citer qu’un exemple, quinze graphies différentes sont attestées pour le nom du roi Narmer (KAHL, 2001, 114-115).

Il est intéressant de noter que, si le système graphique fait déjà apparaître tous les éléments qui le composeront par la suite, le message véhiculé par ce système reste simple dans sa construction: il s’agit le plus souvent, et jusqu’à la IIIème dynastie, d’ « énoncés-titres » (selon la terminologie de P. Vernus): nom du roi, nom de fonctionnaire ou d’institution, titre, etc. (VERNUS, 1993, 97). De plus, lorsque des signes d’écriture sont utilisés dans de larges compositions iconographiques, leur rôle demeure limité à l’identification de l’un ou l’autre personnage et à une éventuelle explicitation de l’une ou l’autre action. Il reste également à préciser que l’interprétation de bon nombre de documents demeure incertaine.

On remarque également, dès l’aube du processus de l’écriture, que les scribes ont joué sur l’ambivalence des signes hiéroglyphiques, à la fois images et signes d’écriture, comme en témoignent notamment la graphie du nom du roi Aha (où le faucon surmontant le serekh et appartenant donc au côté « image »tient dans ses serres les signes d’écriture, la massue et le bouclier (VERNUS, 1993, 98)) ou encore, sur l’une des étiquettes de Narmer, le poisson, signe d’écriture, tenant un ennemi appartenant à la représentation iconographique globale.

À l’origine, à l’époque protodynastique, l’écriture est essentiellement utilisée en rapport avec la personne royale mais ses domaines d’utilisation s’élargissent durant l’époque thinite où l’on voit apparaître des documents privés (VERNUS, 1993, 94).

Il est également possible de distinguer deux usages à l’écriture: un usage administratif (sur les sceaux et les inscriptions sur vases) et un usage idéologique. Le premier a pour objectif principal de marquer la propriété du roi sur les produits tandis que le second apparaît sur des objets d’apparat, porteurs d’une certaine sacralité et sur lesquels l’écriture est utilisée dans une volonté de « pérennisation monumentale » (VERNUS, 1993, 89-90). Ces deux usages se différencient déjà dans leur forme: un tracé rapide pour l’usage administratif et une exécution plus soignée sur les objets d’apparat (VERNUS, 1993, 92). Cette distinction se retrouve par la suite avec l’écriture hiératique, cursive et utilisée pour les documents dits de la pratique, et l’écriture hiéroglyphique, destinée aux monuments.

Les raisons qui ont conduit à la naissance de l’écriture sont probablement multiples. Il est clair que celle-ci est utilisée dans le cadre de la gestion des échanges commerciaux, dans une volonté de garantir l’intégrité et la qualité du produit (MIDANT-REYNES, 2001, 3), ainsi que dans le cadre du contrôle et de la gestion des biens centrés autour du roi (VERNUS, 1993, 92). La nécessité de nommer des personnes, des entités géographiques, des choses, etc. pourrait être l’une des causes  de l’apparition d’un système d’écriture (VERNUS, 1993, 87).

Bibliographie: