Le canon de proportions égyptien

Anne Lebrun-Nélis

 

Exemple de dessin avec les traces de la grille en rouge encore présente

Depuis les débuts de l'égyptologie, les chercheurs ont été intrigués par des lignes horizontales ou des réseaux de lignes orthogonales - se croisant à intervalle plus ou moins régulier et formant une sorte de grille - dans les œuvres bi- et tridimensionnelles. En effet, sur les murs des tombes, dans les scènes inachevées ou celles en très mauvais état, ou encore sur les blocs inachevés destinés à la sculpture, sont tracées des lignes rouges que les égyptologues ont très rapidement qualifié de "grille de proportions".

Certains lui ont donné pour fonction celle de simple mise au carreau, système pour agrandir une esquisse; d'autres ont pressenti qu'il s'agissait d'une structure permettant à l'artiste de composer son œuvre dans l'espace du plan de travail, selon l'application d'un canon précis. Ils notent très judicieusement qu'il existe deux sortes de grilles, l'une utilisée jusqu'à la 25è dynastie et l'autre depuis la 26è jusqu'à l'époque romaine.

Ces chercheurs, de Prisse d'Avennes à Iversen, en passant par Lepsius, ont élaboré différentes théories où le doigt, le pied ou la coudée étaient tour à tour module de base de la construction de l'image. Parmi eux pourtant, seul Lepsius maintient, dans l'ouvrage qu'il consacre aux mesures humaines, que ces modules n'ont pas de corrélation avec la réalité, et ne représentent que des mesures relatives, et non absolues. Ces modules ne sont donc qu'un système de construction sans rapport réel avec les dimensions du corps humain.

Tout récemment, dans les années 80, les travaux de Gay Robins, ayant mené son étude en Égypte même et s'aidant de centaines de photos, ont permis de faire d'énormes progrès sur ce sujet passionnant. En effet, l'analyse fine des différents paramètres qu'elle va dégager de l'observation de centaines d'exemples, se fait histoire du style en devenant un critère supplémentaire de datation. Elle détermine qu'il existe effectivement, selon les époques, différents types de grilles et de ligne-guides pour élaborer l'image égyptienne. Ces grilles comportent un nombre fixe de carrés en hauteur, mais il peut varier selon la position du personnage représenté, assis, agenouillé, accroupi… De plus, des différences entre les représentations féminines et masculines existent à certaines époques, affinant des détails comme la carrure, l'épaisseur de la taille, la hauteur de la chute des reins ou la longueur des jambes.

De ces grilles élaborées plus tardives, Gay Robins écarte le canon de proportions de l'Ancien Empire, basé uniquement sur des lignes-guides sur lesquelles s'articulent les accents principaux de la silhouette. Au nombre de six seulement, ces lignes ne permettent pas d'affiner les détails: les hommes comme les femmes ont la même stature massive.

C'est au Moyen Empire que la grille de proportions fait vraiment son apparition. La figure s'inscrivant dans une grille de 18 carrés de haut, on constate que les articulations principales du corps se placent toujours aux mêmes endroits, déterminant un canon propre à cette époque.

C'est au Nouvel Empire que la représentation de la figure humaine va connaître ses changements les plus importants (sans compter l'épisode amarnien); cette époque voit un allongement extrême des membres, à l'intérieur du cadre rigide des 18 carrés.

Le canon de proportion au Nouvel Empire

Ce n'est qu'à partir du règne de Thoutmosis III, et certainement à partir de celui d'Amenhotep II, que les changements dans le canon vont avoir lieu. Dans une grille immuable de 18 carrés de haut, le milieu du genou se place à la ligne 6 et le haut de la jambe, déterminée par le bord inférieur de la fesse se place pour l'homme à la ligne 10 (à 11 chez les femmes), le creux des reins se trouve à 12 (plus haute d'un carré chez les femmes), donnant cette impression générale d'élongation caractéristique de la 18è dynastie.

La tendance à l'affinement de la silhouette se poursuit au-delà de la révolution artistique amarnienne, quand, à la 19è dynastie, la moitié inférieure de la jambe tend à égaler la moitié supérieure, (ce qui est tout à fait anti-naturel, mais du plus bel effet!); à la 20è dynastie, sous Ramsès III, les artistes augmentent légèrement la dimension des bras, de manière à compenser l'allongement extrême des membres inférieurs.

Les différentes représentations du canon de proportions - voir texte ci-dessous

Description de l'image ci-dessus.

Les sources égyptiennes en matière de dessin de la figure humaine nous fournissent une grille de proportion à partir du Moyen Empire. Celle-ci 'découpe' la silhouette en 18 carreaux de la plante des pieds à la racine des cheveux. Dans la première moitié de la 18è dynastie, cette organisation en 18 carreaux est conservée (fig. 1) en allongeant toutefois la proportion de la jambe qui occupe 10 carreaux, de la plante des pieds à la base de la fesse, soit plus de la moitié de la hauteur par rapport à l'ensemble. Au cours du règne d'Amenhotep IV/Akhenaton, ce canon de proportion va être augmenté de 2 carreaux rajoutés dans la zone du bas-ventre et celle du cou. Toutefois, la hauteur totale de la jambe, qu'elle se maintienne à 10 (fig. 2), ou qu'elle soit réduite à 9 (fig. 3), conserve la ligne de genoux à 6. C'est pourquoi le mollet, inférieur à présent au tiers de la hauteur totale, nous apparaît bien plus court. Grâce à ce stratagème, l'artiste égyptien, dans le cas de la figure amarnienne, met davantage l'accent sur la plénitude du ventre.

Le canon de proportions amarnien

Il n'est plus à démontrer que les déformations des silhouettes à l'époque amarnienne sont le fruit de la volonté royale dans le but d'élaborer un message idéologique. Gay Robins observe, qu'à ce moment, les grilles (aussi bien pour les personnes royales que pour les notables qui suivent le roi dans la ville nouvelle) sont de 20 carrés, déformant le corps au niveau du cou et du torse où s'ajoutent les deux carrés supplémentaires.

Néanmoins, il faut distinguer dans ce courant artistique, deux moments, celui des premières années de règne, plus radical, de celui qui appartient aux dernières années, traditionnellement appelé style assagi.

Là également, Gay Robins constate des différences: bien que le genou se situe dans les deux cas à la ligne 6, le bord inférieur de la fesse se situe à la ligne 10 dans le premier style, et à 9 dans le second, donnant cet aspect piriforme à la silhouette humaine: petites jambes, ventre élargi, torse étroit, tête presque décharnée sur un cou flexible et fin. Mais cette construction étonnante obéit bien au but idéologique: dans une grille de 20 carrés, le ventre, dont l'épanouissement est encore renforcé par le pagne au plissé solaire et rayonnant, se situe juste au centre de la composition, point focal visuel de l'image, évoquant maternité, fertilité…et donc Aton, "Père et Mère de toutes choses".

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