Les bronzes du Fayoum : un mystère irrésolu

Charlotte Lejeune

 

Un groupe de rares figurines réalisées en alliage cuivreux et représentant Amenemhat III, une femme et des dignitaires de haut rang a été retrouvé au cours d'un pillage à la fin des années 1960. Il proviendrait, semble-t-il, du Fayoum, plus précisément du site du temple funéraire d'Amenemhat III à Hawara. Dix statues au moins, dispersées dans différentes collections, sont reconnues aujourd'hui comment ayant appartenu à ce dépôt. Quelles sont ces pièces? Et quels problèmes leur contexte de découverte pose-t-il aux égyptologues?

Présentation succinte des dix pièces Trois statues représenteraient le roi Amenemhat III lui-même. Un buste royal mesure 46,5 cm de haut et appartient à la collection de George Ortiz (Cat. 36). Le roi debout dans une attitude de marche est conservé au Staatliche Sammlung Ägyptischer Kunst de Munich (ÄS 6982); il mesure 56,5 cm avec son socle. Le roi agenouillé se trouve aussi dans la collection de George Ortiz (Cat. 37). Cette statuette mesure 26,5 cm. L'identification du roi Amenemhat III n'est pas assurée, elle est seulement très probable.

Deux pièces peuvent être associées à une femme. Un corps féminin appartient à la collection de George Ortiz (Cat. 38) et mesure 69,5 cm; cette pièce représenterait une reine ou une déesse. Provenant également d'une statue féminine, une grande perruque est conservée dans une collection privée suisse.

Quatre statues de dignitaires accompagnaient cet ensemble. Deux seulement portent encore des inscriptions qui permettent de les identifier. La statuette de Senouseret mesure 24,2 cm et appartient à la collection de George Ortiz (Cat. 33). La seule inscription de cette statue est une prière au roi Amenemhat III divinisé. La statuette de Senebsouma appartient à la même collection (Cat. 34) et mesure 33,7 cm. Sur le socle est gravée une prière à "Sobek, qui réside dans Chedet". Un troisième dignitaire est conservé au Staatliche Sammlung Ägyptischer Kunst de Munich (ÄS 7105); il mesure 32 cm. Ce personnage est maintenant anonyme. Enfin le dernier dignitaire se trouve au Louvre (E 27153), qui l'a acquis en 1976. Il mesure 28,3 cm. Aucune inscription ne permet d'identifier le personnage.

La dernière pièce est un crocodile de 22,4 cm de long; il est conservé à Munich (ÄS 6080). Cette statue représentant le dieu Sobek pourrait être une image cultuelle du dieu ou un ex-voto (voir ci-dessous).

Le dieu crocodile Sobek - Munich (AS 6080)

La qualité artistique et technique de ces dix objets est très élevée, les "portraits" privés affichent en particulier une individualité dans l'expression rarement égalée au Moyen Empire.

Ces pièces forment-elles un ensemble ? Ou les conséquences du pillage archéologique... Ces dix statues ont été réalisées avec les mêmes techniques, et selon les mêmes critères iconographiques, peut-être par le même atelier. Mais formaient-elles un ensemble dès le Moyen Empire? Il est probable que non, en raison de leur datation variée.

Ces pièces n'ont pas été découvertes lors d'une campagne de fouilles régulières mais lors d'un pillage, entre 1965 et 1970. Elles sont passées dans le circuit des antiquités volées, et les circonstances de leur invention restent totalement floues. Pourtant nous parvenons à en tirer des informations et à en conclure qu'elles proviennent du temple funéraire d'Amenemhat III, à Hawara, et dateraient de la fin de la 12e dynastie et du début de la 13e. Si tous les chercheurs qui ont étudié le groupe ne sont pas d'accord sur le lieu de découverte, il est tout de même toujours question du Fayoum, où Sobek est particulièrement honoré, et où Amenemhat III a été très actif. De même, l'identité du roi et la datation des autres pièces sont encore débattues.

Ces statues pouvaient se trouver dans le temple d'Hawara, mais rien ne nous permet pourtant d'affirmer qu'elles étaient placées là – ce n'est que le lieu possible de leur découverte –. D'ailleurs, appartenaient-elles au même temple, du moins s'il s'agit de statues déposées dans un temple? Elles auraient très bien pu être dispersées dans différents temples de l'entrée du Fayoum, à Chedet ou Illahoun, et rassemblées ensuite dans des circonstances restant à définir.

Depuis plus d'un siècle, les archéologues découvrent dans les temples des cachettes d'objets votifs ou de culte en bon état. Les prêtres des temples ont fait, régulièrement ou exceptionnellement, le "ménage" dans la maison du dieu: les pièces qui prenaient trop de place et qu'ils souhaitaient faire disparaître de la vue du dieu étaient simplement cachées. Ce que nous pouvons reconstituer du contexte de découverte du dépôt du Fayoum laisse supposer qu'il s'agissait d'une de ces cachettes. On peut remarquer que les statues ont perdu la plupart des incrustations et des ornements en bois ou en métaux précieux, et qu'elles ne sont pas non plus complètes. Ont-elles été enterrées ainsi, ou leur état actuel est-il dû aux pillards? Se trouvaient-elles toutes dans une seule et même cachette, ou dans plusieurs, dispersées sous le temple d'Hawara? Ont-elles toutes été cachées à la même époque? Autant de questions auxquelles seule une fouille archéologique aurait pu répondre.

Pour quelles raisons ces statues ont-elles été cachées? Des recherches doivent encore être menées pour savoir s'il y avait d'autres pièces dans cette cachette, dispersées dans des musées et des collections privées, ou seulement ces dix statues. S'il n'y avait qu'une vingtaine de pièces, cette cachette paraîtrait petite. Les statues étaient-elles vraiment de trop dans le temple? Les a-t-on enterrées pour faire de la place, ou pour une autre raison?

Nicholas Reeves suggère qu'elles ont été cachées pendant la Seconde Période Intermédiaire. Les prêtres ont-ils cherché à protéger les précieuses images durant les troubles liés à la prise de pouvoir des Hyksôs? Pourquoi auraient-ils protégé ainsi seulement quelques statues, alors qu'il y avait certainement plus d'objets précieux dans le temple? Mais les pilleurs à qui nous devons ces dix statues et peut-être quelques autres, n'ont-ils retrouvé que celles-ci? S'il n'y avait véritablement qu'une vingtaine de pièces, seraient-elles alors les survivantes d'un pillage ancien, un butin abandonné dans la hâte après avoir récupéré une partie de leurs matières précieuses?

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