Villages d'Egypte - Gourna d'hier à aujourd'hui

Dr Michèle Broze

 

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Du 9 novembre au 1 décembre 2007, nous vous proposons une exposition de photographies et d'esquisses des villages qui se sont formés autour des nécropoles privées thébaines depuis un peu plus d'un siècle. Les photographies, d'anciennes à actuelles, saisissent des moments de l'histoire des villages, et permettent de retracer leur évolution, la manière dont ils se sont développés en partant du sommet, autour de noyaux familiaux. Les esquisses, qui datent de 2006 et 2007, sont des instantanés réalisés par Ammar Abou Bakr et Alaa Awad, jeunes professeurs aux Beaux-Arts à Louxor. Elles nous donnent une dernière vision des maisons, qui, pour la plupart, ont été détruites.

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Riches en couleurs vives qui donnaient à la nécropole thébaine une vie insolite et pleine de charme, les maisons sont décorées de motifs tant pharaoniques que musulmans. D'autre part, la vie religieuse des villageois se centre sur leurs shaykh locaux auxquels ils rendent un culte funéraire, et qu'ils prient pour les aider à résoudre leurs problèmes quotidiens, comme les maladies, la stérilité, les pertes d'objet.

Notre objectif est de comprendre et de préserver scientifiquement cette culture locale qui se perd.

Comment les villageois ont-ils vécu cette proximité avec leurs lointains ancêtres culturels défunts? Comment se sont-ils approprié cet espace à vocation funéraire? Quel est leur discours à ce sujet, et comment concilient-ils ce passé pharaonique avec leurs propres croyances et pratiques religieuses?

Peinture du peintre Amar Abou Bakr

L'espace funéraire antique a été occupé déjà dans l'Antiquité par de l'habitat privé, mais il s'agissait d'occupations individuelles (par les saints coptes), et non d'une appropriation villageoise de l'espace. La présence de ces saints coptes a laissé des traces archéologiques et écrites, que nous illustrerons et commenterons, mais aussides traces culturelles, et certains shaykh ont pris la place de cultes plus anciens, comme nous le constatons dans nos régions, lorsqu'une église se pose sur un sanctuaire païen et récupère la sacralité du lieu.

Gourna

Ce n'est toutefois pas si simple, et il serait erroné de considérer ces cultes comme un vernis musulman sur le passé. Le plus souvent, ces saints occupent un espace nouveau, marqué par un mausolée. A Gourna, beaucoup de ces lieux de culte sont groupés autour du temple funéraire de Séti Ier, souvent considéré comme le premier lieu d'implantation de l'habitat moderne. D'autres se trouvent en hauteur, dans la montagne thébaine, comme celui du shaykh Abd al-Gourna, ou celui du shaykh Mar'ay, honoré par un curieux rite de libation d'eau au sommet de la colline de Gournet Mar'ay. Ces saints locaux ont généré et génèrent encore de nombreux récits de prodiges, qui ont été collectés par un membre de notre équipe lors de terrains anthropologiques réalisés ces deux dernières années. Ces légendes évoquent parfois des récits du lointain passé, mais là aussi, il faut être prudent: ils s'intègrent avant tout dans le genre des récits des prodiges réalisés par des saints musulmans, à l'image des prophètes de l'Islam. Ces saints se rattachent à des lignages présents à Gourna, et nous verrons que les familles des villages de Gourna sont beaucoup plus complexes qu'on le pense de l'extérieur. Les saints locaux, ancêtres de lignages ou de segments de lignage, entrent dans le jeu de compétition qui oppose les villageois entre eux pour le prestige...

Les maisons peintes de Gourna

Les peintures de maison ne sont pas propres à Gourna, mais semblent bien liées à la culture de la Haute Egypte. Les maisons peintes de Gourna sont cependant les plus célèbres, et c'est là qu'oeuvrent deux des plus fameux peintres de maison de l'Egypte. L'un d'entre eux a bien voulu nous rencontrer et nous parler de sa technique et de ses choix iconographiques. Nous illustrerons leurs oeuvres à la fois par des photos, et par la réinterprétation artistique qu'en font, chacun avec leur main, les peintres Ammar et Alaa dont nous exposons quelques esquisses au pastel gras. Les motifs évoquent le plus souvent le pèlerinage à La Mecque, et les maisons sont peintes pour commémorer le Hajj réalisé par le propriétaire. Avions, trains, bateaux, chameaux: tous ces véhicules évoquent le voyage du pèlerin. On trouvera aussi à Gourna des scènes de la vie quotidienne, des animaux, comme le lion, la gazelle ou le scorpion, des motifs floraux, des décorations de portes qui rappellent curieusement les pylônes anciens. Le thème principal est musulman, mais le traitement est bien local. Notons qu'à la différence de leurs lointans ancêtres peintres des tombes, les peintres de maisons ne conçoivent pas leur oeuvre pour l'éternité: la décoration est périssable, et ne doit pas être restaurée. C'est pourquoi il est important de collecter en photos ces oeuvres, pour garder la mémoire de cette pratique attachante.

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Les villages de Gourna ont été visités par les premiers aventuriers et les premiers archéologues occidentaux, et le site est depuis longtemps un haut lieu de l'archéologie. Leurs récits nous apportent des informations sur les premiers Gurnawi, et nous permettent aussi de comprendre comment le rapport des habitants avec leur passé pharaonique a pu être modifié par l'intérêt croissant des occidentaux pour le sous-sol qui leur servait d'habitat, de grenier ou d'étable. Les premières cartes nous montrent comment les villages se sont développés en relation avec les tombes. Nous en exposerons quelques originaux rares.

Nous vous invitons donc à revisiter Gourna d'hier à aujourd'hui, avec un regard archéologique et anthropologique, avec un regard qui croisera l'antique et le contemporain, l'égyptologie et l'histoire des religions. Mais aussi avec un regard artistique: il s'agit, pour beaucoup, des oeuvres de peintres de Hajj, et de celles de nos deux collaborateurs Ammar et Alaa, qui nous ont confié leurs originaux. Pour ceux qui tomberont sous le charme de ces esquisses, ajoutons qu'il sera possible d'en acquérir certaines.

LES MUD-THINGS

Depuis un peu plus d'un siècle, les habitants des villages de Gurna, sur la rive ouest de Thèbes, ont construit leurs maisons en briques crues sur la montagne qui abrite la nécropole antique. Avant de bâtir cet habitat domestique, les villageois vivaient dans les tombes elles-mêmes, comme l'avaient fait avant eux les moines coptes.

Les Gurnawi commencèrent à bâtir hors des tombes des structures en terre crue, qui leur permettaient d’accroître leur lieu de résidence. Le voyageur anglais Richardson, en 1822, les décrit et précise quelques-uns de leurs usages. Entre le Memnonium et Gurna, dit-il, il y a des éminences rocheuses qui s’étendent, et de nombreuses cavités sont susceptibles d’accueillir des familles: on y serait mieux logé que dans n’importe laquelle des maisons des villages d’Égypte. Pour lui, il s’agit des habitats des premiers Thébains de l’Antiquité. À son époque, les habitants vivent encore pour la plus grande part de l’année dans ces maisons rocheuses, ce qui constitue selon lui un lien entre l’antique style d’habitat à Thèbes et le style moderne, même s’il pose une infériorité culturelle des Modernes par rapport aux Anciens. Il n’est pas rare, écrit-il, de trouver une famille vivant dans la première chambre et le maître dormant dans un ancien sarcophage tandis que le puits renferme toujours les sarcophages et les cercueils remplis des ossements et des corps des premiers occupants du sol. Pour accroître leur espace de stockage, explique-t-il, ils construisent une tour circulaire creuse, en terre crue, ou en pierre enduite de boue avec des ouvertures, servant de réserve. Cette tour possède la forme d’un entonnoir ou d’un bol, où le chameau mange de l’herbe, de la paille coupée, des haricots ou d’autres aliments. Les ânes, les chèvres et les moutons mangent leur repas à meme le sol. Comme le suggère C. Simpson, qui a étudié ces structures dans un très bel article, il est possible que notre voyageur ait pris pour une habitude le comportement du chameau, alors que ce dernier était en train de chaparder les provisions familales.

L’égyptologue G. Ebers, qui a séjourné durant ses fouilles dans une tombe de Shaykh ‘Abd al-Gurna, mentionne lui aussi ces grands cylindres de boue séchée, où l’on stocke les provisions. Ebers se moque plaisamment des touristes pressés, qui, visitant Thèbes en deux ou trois jours, passent devant ces silos sans avoir la moindre idée de leur utilisation... Le hasty tourist, on le voit, était déjà d’actualité, même si aux yeux de nos contemporains, deux ou trois jours à Thèbes, c’est déjà beaucoup.

LES USAGES DOMESTIQUES DE LA TERRE CRUE

Silo en terre crue devant une tombe habitée, photographie de Leichter, dans les années '20

Silo en terre crue devant une tombe habitée, photographie de Leichter, dans les années '20

Ces structures nous sont bien connues par les photographies et les dessins. Leurs usages sont multiples. Sur une gravure d’Ebers faite à Louqsor, on voit qu’elles servaient aussi à y placer les enfants, lorsque les mères de famille avaient besoin de tranquillité pour vaquer à leurs occupations ménagères: l’enfant est à l’abri du feu de cuisson ou des scorpions par exemple, et dans l’incapacité de se livrer à quelque bêtise qui le mettrait en danger.

Ces constructions traditionnelles sont peu à peu remplacées par du matériel moderne, mais on observe encore notamment des fours à pain devant certaines maisons contemporaines. D’autres objets étaient encore fabriqués en terre crue il y a peu: des abreuvoirs, des mangeoires, des tables basses, des mortiers, des récipients pour moudre la grain, des poulaillers, des pigeonniers...

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