La Querelle d’Apophis et Seqenenrê: les Hyksôs dans la littérature égyptienne

Aurélie Paulet

 

A partir du Nouvel Empire, le thème des Hyksôs, ces souverains étrangers qui régnèrent sur l’Egypte au cours de la Deuxième Période Intermédiaire, apparaît dans la littérature égyptienne.

C’est dans une inscription d’Hatshepsout qui se trouve sur la façade du Speos Artemidos que ce thème apparaît pour la première fois. Dans ce texte, la reine se glorifie de ce qu’elle a réalisé durant son règne en faveur du pays et des dieux. Un passage fait allusion aux Hyksôs : « J’ai relevé ce qui était en ruines, pour la première fois depuis que les Asiatiques étaient en Basse Egypte, à Avaris, tandis que les nomades étaient au milieu d’eux en train de détruire ce qui avait été fait. C’est sans Rê qu’ils ont gouverné. ». Cette inscription présente les Hyksôs de manière négative : ils auraient détruit l’Egypte et ils auraient gouverné sans Rê. Dans les inscriptions de la Deuxième Période Intermédiaire, les Hyksôs portent cependant le nom royal de « Fils de Rê » : le texte d’Hatshepsout s’écarte donc des faits historiques.

Le thème des Hyksôs destructeurs de l’Egypte se retrouve chez Manéthon, un prêtre de l’époque ptolémaïque qui composa, en grec, une histoire de l’Egypte, les « Aegyptiaca ». Seules des bribes de son œuvre nous sont parvenues, grâce à des citations chez d’autres auteurs, notamment Flavius Josèphe (premier siècle de notre ère). Voici un extrait du passage où il parle des Hyksôs : « Toutimaios. En son temps, je ne sais pourquoi, Dieu nous fut contraire. D’une manière extraordinaire, des hommes d’une race obscure, venant des régions de l’Orient, faisant preuve de hardiesse, dirigèrent une expédition contre la contrée et la prirent de force, sans peine et sans combat. Après avoir soumis ses dirigeants, ils brûlèrent alors cruellement les villes, dévastèrent les sanctuaires des dieux et maltraitèrent tous les indigènes avec beaucoup de méchanceté, tuant les uns, emmenant en esclavage les femmes et les enfants des autres. ».

Le topos des Hyksôs impies et belliqueux apparaît encore dans l’histoire d’Apophis et Seqenenrê, un texte littéraire conservé sur un papyrus datant du règne de Mineptah (dix-neuvième dynastie) et qui est malheureusement constellé de lacunes. Le scribe n’a recopié que le début de l’histoire, qui s’interrompt brusquement. Ce texte met en scène deux personnages historiques : Seqenenrê, un des souverains de la dix-septième dynastie thébaine (le prédécesseur de Kamose qui mena des guerres contre les Hyksôs) et Apophis, qui fait partie de la quinzième dynastie Hyksôs. La partie du texte qui nous est parvenue met l’accent sur les oppositions entre Apophis, qui est présenté de manière négative, et Seqenenrê, qui est présenté de manière positive. Par exemple, Apophis apparaît dans l’histoire comme un adorateur exclusif de Seth (« Il ne servit aucun dieu qui était dans tout le pays [sauf] Seth ») tandis que Seqenenrê ne pouvait, nous dit le texte, « compter sur aucun dieu qui est dans le [pays entier] sauf Amon-Rê, le roi des dieux ». D’autres passages, mettant en scène les souverains et leurs conseillers, opposent également le souverain de Thèbes et le Hyksôs : si les scribes d’Apophis lui dictent le contenu d’un message qu’il désire envoyer à Seqenenrê, les fonctionnaires de la cour thébaine se taisent et ne savent que dire lorsque Seqenenrê leur demande conseil, ce qui implique que le souverain devra prendre seul les décisions. L’histoire d’Apophis et Seqenenrê met donc en valeur le souverain thébain et dévalorise le souverain Hyksôs.

Tête du roi Seqenenrê Taâ avec ses traces de blessures encore visibles

Tête du roi Seqenenrê Taâ avec ses traces de blessures encore visibles.