Arpag Mekhitarian - une vie au Temple des Muses

Jean-Michel Bruffaerts

 

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Une interview d'Arpag Mékhitarian sur Jean Capart

Arpag Mekhitarian et Jean-Michel Bruffaerts

Arpag Mekhitarian et Jean-Michel Bruffaerts

Chaque mardi, j'accompagnais Arpag Mekhitarian aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles où nous passions l'après-midi ensemble.

Arpag Mekhitarian

Arpag Mekhitarian et la Marque Jaune d'Edgard P Jacobs

Pour rejoindre son bureau, situé à l'extrémité de ce qu'on appelait autrefois le "Pavillon de l'Antiquité", nous devions franchir un escalier monumental et traverser d'immenses salles peuplées de visiteurs. De temps en temps, nous rencontrions des gardiens ou des conservateurs.

Arpag Mekhitarian

Arpag Mekhitarian - voir emission télévisée en Flash

La silhouette du vieil homme à la barbe blanche leur était familière. Ils le saluaient avec respect et il leur répondait par un sourire des plus affables. Il était, en toutes occasions, d'une parfaite discrétion. Son grand âge - il avait 86 ans en 1997 lorsque je commençai à le fréquenter- le contraignait à s'arrêter fréquemment et à s'asseoir quelques minutes pour récupérer ses forces. Au bonheur de nos haltes, il commentait les pièces qui nous faisaient face dans les vitrines et évoquait l'histoire du musée qui leur servait d'écrin. En début de soirée, nous retrouvions les salles désertées par les visiteurs et nous les retraversions dans l'autre sens. L'hiver, elles étaient entièrement plongées dans le noir et il nous fallait cheminer derrière le faisceau d'une lampe de poche qui dessinait sur les murs des ombres inquiétantes. Nous avions l'air de deux voleurs et peut-être était-ce ce que nous étions : des voleurs de souvenirs. Les siens remontaient à près de trois quarts de siècle. C'est en 1927 ou 1928, me raconta-t-il, qu'il était venu pour la première fois ici, aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire qui, à cette époque, s'appelaient encore officiellement Musées Royaux du Cinquantenaire. Et pourtant, rien ne l'avait prédestiné à vivre un seul jour à l'ombre de la célèbre arcade.

Arpag MekhitarianIl naquit à Tanta, dans le Delta du Nil, le 24 janvier 1911. Issu d'une famille d'origine arménienne, il passa toute son enfance en Egypte. Et c'est en arabe, sa deuxième langue après l'arménien, qu'il fit ses études primaires et secondaires du premier degré. En 1925, à la mort de son père, il quitta l'Egypte avec sa mère et ses deux frères. Il se retrouva en Belgique, un petit pays dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Il termina ses Humanités modernes à l'Athénée royal d'Ixelles avant de présenter ses gréco-latines devant le Jury central. Au cours de l'année scolaire 1927-1928, alors qu'il n'était encore qu'un jeune lycéen, il fut invité par Maurice Stracmans à donner une conférence sur la fabrication du papyrus à la Société Belge d'Etudes Orientales. C'est là qu'il fut remarqué par Jean Capart, directeur de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth depuis 1923 et conservateur en chef des Musées Royaux d'Art et d'Histoire depuis 1925. En l'écoutant parler, le fondateur de l'égyptologie belge décela chez lui des dispositions peu ordinaires et décida de lui ouvrir les portes de ce qu'il appelait le "Temple des Muses". Dans un premier temps, il lui proposa de venir une fois par semaine au musée afin de lui traduire des textes rédigés en arabe dialectal d'Egypte. Puis, à l'automne 1929, ses études secondaires étant achevées, il lui offrit un travail à plein temps à la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth. La jeune recrue commença par coller des photos sur des cartons et à rédiger des fiches, mais cela ne devait être qu'une entrée en matière. En 1930, Capart l'invita à l'accompagner en Egypte et à découvrir, sous sa conduite, tous les sites archéologiques compris entre Le Caire et la Seconde cataracte du Nil. A cette occasion, il le présenta à la reine Elisabeth comme le pupille de sa Fondation. Il lui demanda aussi de servir de guide, le temps d'une croisière sur le Nil, à Paul Hymans, le ministre belge des Affaires étrangères et président de la Société des Nations. A leur retour à Bruxelles, il lui confia le secrétariat de la première Semaine égyptologique, une importante manifestation scientifique qui, en septembre 1930, rassembla au Musée du Cinquantenaire les plus grands égyptologues et papyrologues du monde. Il fit de même, cinq ans plus tard, en juillet 1935, lorsque se tint, toujours au Cinquantenaire, la seconde Semaine égyptologique.

Arpag MekhitarianPendant tout ce temps, le jeune Egyptien avait poursuivi, en plus de son travail au musée, des études supérieures. En 1932, après avoir décroché une licence en Histoire de l'Art et Archéologie à l'Institut Supérieur d'Histoire de l'Art et d'Archéologie de Bruxelles, il fut officiellement nommé assistant à la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth. Il fut chargé du dépouillement sémantique du grand dictionnaire hiéroglyphique de Berlin, le fameux Wörterbuch der Ägyptischen Sprache, puis de la mise sur pied d'une Encyclopédie de l'Egypte ancienne censée réunir tous les articles sur l'Egypte parus dans les encyclopédies en langues française, anglaise, allemande et italienne. En 1937, il eut l'honneur de participer à la première campagne de fouilles archéologiques belges à Elkab, l'ancienne Nekheb (Eileithyaspolis), en Haute-Egypte. Grâce à sa connaissance de la langue, de l'écriture, des moeurs et des coutumes égyptiennes, il se vit confier la direction effective du chantier, Capart s'étant réservé la direction scientifique de la mission qui comprenait aussi Marcelle Werbrouck, Eléonore Bille-De Mot, Violette Verhoogen et Jean Stiénon. Entre janvier et mars 1937, ils procédèrent ensemble au déblaiement des temples de la déesse-vautour Nekhbet et du dieu cynocéphale Thot. Ce dur labeur leur permit, non seulement de mettre au jour de nombreuses pièces pour le Musée du Cinquantenaire et le Musée du Caire (notamment un remarquable buste en granit rose attribué au pharaon Amenhotep II et un lion en pierre figurant Séthi Ier), mais également de mettre en relief le rôle important joué par Elkab dans l'histoire religieuse de l'Egypte. A la suite de cette mission, le jeune assistant fut promu secrétaire de la Fondation. L'année suivante, lorsque Capart retourna à Elkab pour sa deuxième campagne de fouilles, il fut, à nouveau, pressenti pour l'accompagner. Malheureusement, la mort de l'un de ses frères le contraignit à déclarer forfait.

Arpag MekhitarianIl avait entrepris en 1938 une licence en Philosophie et Lettres à l'Université Libre de Bruxelles. En mai 1940, il allait présenter ses examens et son mémoire de fin d'études lorsque l'invasion allemande l'obligea à fuir la Belgique. Réfugié en Egypte, il consacra l'essentiel de son temps à étudier la philologie et à visiter monuments et sites. Sur la pyramide de Giza, il fit même une découverte dont il tira une certaine fierté : un bloc portant, à l'encre rouge, le nom du pharaon Khéops. Tout au long de la guerre, il défendit les intérêts de la Fondation et des fouilles belges en Egypte, Capart, retenu à Bruxelles, lui ayant confié la tâche de ne pas laisser s'éteindre le feu sacré. En 1942, la plupart des égyptologues français ayant fui la capitale égyptienne devant l'approche de l'Afrika Korps de Rommel, Etienne Drioton, directeur général du Service des Antiquités de l'Egypte, lui offrit la charge de bibliothécaire a.i. du prestigieux Institut Français d'Archéologie Orientale du Caire. Il s'empressa d'accepter et, comme il l'écrivit lui-même à cette époque, il y acquit, à défaut de connaissances scientifiques, du moins une certaine expérience humaine. Il eut notamment l'occasion d'accompagner l'égyptologue russe Alexandre Piankoff à Deir el-Madîna, dans la nécropole thébaine, pour travailler dans la tombe saïte de Pedamenôpet et préparer un nouveau volume de la Bibliothèque d'Etude : Le Livre des Quererts (1946). Il conserva son poste à l'IFAO après le retour des Français au Caire et ne le quitta qu'à la fin de la guerre.

Jean Capart

Jean Capart

L'année 1945 fut endeuillée par la mort de sa mère avec laquelle il vivait en Egypte. Aussi est-ce avec un plaisir redoublé qu'il vit, à l'automne 1945, les fouilleurs belges venir le rejoindre.

Retrouvant Jean Capart après cinq années de séparation, il tomba dans ses bras et s'entendit dire : Mekhitarian, j'ai dix enfants en vie. Vous êtes le onzième ! Ils rouvrirent le chantier d'Elkab et y menèrent, d'octobre 1945 à février 1946, la troisième campagne de fouilles belges. Ils procédèrent essentiellement au déblaiement d'un vaste espace correspondant à la voie sacrée qui reliait autrefois le temple de Nekhbet au Nil. Il fouilla également seul, mais selon les directives de Capart, la pyramide de Kôla, sur la rive gauche du fleuve, en face d'Elkab. Il espérait y découvrir la chambre sépulcrale d'un roi d'Hiéraconpolis mais, malheureusement, ses investigations ne donnèrent pas de résultat probant.

Il retourna à Elkab en 1950 pour y mener, avec l'égyptologue hollandais Jozef Janssen, une campagne épigraphique. Au cours de celle-ci, il déchiffra des inscriptions rupestres (plus de 500 textes) qui furent étudiées par Hans Vandekerckhove et Renate Müller-Wollermann (Université de Tübingen) et publiées cinquante ans plus tard. Il photographia aussi des gravures préhistoriques (environ 200 documents) qui furent étudiés par Dirk Huyge (KUL). Par la suite, il devait encore effectuer au moins deux autres séjours à Elkab : avec Pierre Gilbert en 1955 et avec Herman De Meulenaere en 1975.

Jean Capart

Jean Capart

Au lendemain de la guerre, il mena à son terme une licence en Histoire et Littératures orientales (section Egyptologie et Islamologie) à l'Université de Liège. C'est alors que survint, en février 1946, l'incendie du Musée du Cinquantenaire suivi, en juin 1947, par la mort de Jean Capart. Tandis que Marcelle Werbrouck était propulsée au rang de directrice de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, il en devint lui-même le secrétaire général. Cette fonction, essentielle dans la vie de la Fondation et du département égyptien des Musées Royaux d'Art et d'Histoire, il allait l'exercer activement jusqu’à son admission à l'honorariat et son remplacement par Luc Limme en 1994. Dans l'intervalle, il fit son entrée dans le Conseil d'administration de la Fondation en 1970. Il ne devait pas le quitter de son vivant. Au fil des ans, il effectua de nombreux missions en Belgique et à l'étranger.

En 1950, outre sa campagne à Elkab, il se rendit par deux fois à Thèbes pour le compte de la Fondation. Passionné par la photographie d'art, sa grande fierté fut d'être le premier égyptologue au monde à réaliser des kodachromes dans les tombes thébaines. L'année suivante, il collabora aux fouilles françaises de Jean Vercoutter à Kôm Dara.

En 1953, il retourna à Louxor avec l'équipe du Griffith Institute d'Oxford pour collationner les manuscrits de feu Norman de Garis Davies et visiter plus de 200 tombes privées en vue de préparer la deuxième édition du Porter & Moss, Topographical Bibliography. Vers la même époque, il fit plusieurs voyages en Suisse pour préparer un ouvrage sur la peinture égyptienne qui lui avait été commandé par l'éditeur Skira, de Genève. C'est au cours de l'un d'eux qu'il rencontra Aimée Briggen, une jeune Suissesse qu'il épousa en 1954 et qui lui donna trois enfants : Aram, Laurence et Jean-Grégoire. Son livre La Peinture égyptienne parut l'année de son mariage. Traduit en plusieurs langues, réédité en 1978, il devint une référence fort appréciée des historiens de l'art et le meilleur témoignage de son combat incessant pour la sauvegarde des tombes thébaines. Ce combat ne fut toutefois pas le seul qu'il mena. En 1960, lorsque la construction du Haut-Barrage d'Assouan fit peser une lourde menace sur les monuments de la Nubie soudanaise, il y fut envoyé en mission pour amorcer la participation belge à leur sauvetage. Outre ces missions à caractère archéologique, il fit aussi de nombreux voyages à vocation culturelle en Egypte.

Arpag MekhitarianC'est ainsi qu'entre 1934 et 1987, il guida un public nombreux au cours d'une douzaine de voyages organisés sous les auspices de la Fondation. Chacun d'eux fut pour lui l'occasion de peaufiner l'une ou l'autre de ses publications. Outre celles déjà citées : Introduction à l'Egypte (1956) ; la section artistique des trois volumes de Jacques Pirenne Histoire de la Civilisation de l'Egypte ancienne (1961-1963) ; Religions du Monde : l'Egypte (1964) ; L'Afrique Méditerranéenne (collectif) (1977) ; Passage vers l'Eternité (en collaboration avec M. Kunnen et R. Wulleman) (1989) ; La misère des tombes thébaines (1994) ; Abydos, le domaine sacré d'Osiris (en collaboration avec M. Kunnen et R. Wulleman) (1998) ; le Guide Nagel de l'Egypte (collectif) (1969), sans oublier les nombreux articles et comptes rendus qu'il fit paraître dans la Chronique d'Egypte, l'organe de la Fondation, ainsi que dans d'autres revues belges, françaises, suisses, allemandes et égyptiennes. En 1997, lorsqu'il apprit que j'allais visiter l'Egypte pour la première fois, il me fit mille et une recommandations. Il me confia aussi son seul regret : n'avoir jamais vu les oasis. Lucide, il savait qu'il ne retournerait jamais plus dans son pays natal.

Sans occuper une place de tout premier plan -ce dont sa modestie se serait difficilement accommodée-, il connut bien des honneurs sur la scène scientifique belge et internationale. Il fit notamment partie du Comité des Fouilles belges en Egypte et fut membre titulaire, puis honoraire, de l'Académie royale d'Archéologie de Belgique. Par ailleurs, entre 1931 et 1967, il participa aux Congrès des Orientalistes de Leyde, Bruxelles, Paris, Cambridge, Munich et Ann Arbor. En 1991, il fut aussi l'un des invités d'honneur du Vie Congrès des égyptologues de Turin. Resté proche des égyptologues de son temps par l'esprit et les manières, il n'hésita cependant jamais à enjamber le fossé qui sépare les générations. Il noua ainsi des liens de respect et de confiance réciproques avec nombre de jeunes égyptologues.

Arpag Mékhitarian

Devenu le doyen de l'égyptologie belge et, semble-t-il, le vice-doyen de l'égyptologie mondiale, il souriait parfois en songeant que lui, le pupille de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, incarnait désormais la "mémoire vivante" d’une époque révolue. Fort de son statut de "pionnier", il n'eut de cesse d'encourager les jeunes à perpétuer l'oeuvre et les idéaux de son Maître, Jean Capart, l'homme qui avait écrit dix jours avant sa mort : Mekhitarian est l'enfant de la maison et le confident de toutes mes pensées égyptologiques. C'est à ce titre qu'il me recommanda Egyptologica ASBL, une jeune association dont il me dit qu'elle lui rappelait la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth à ses débuts. Venant d'un homme viscéralement attaché à sa Fondation, on ne pouvait rêver plus beau compliment.

Arpag Mékhitarian chez EgyptologicaIl se voulait avant tout égyptologue, mais cet ancien violoniste amateur avait bien d'autres cordes à son violon. Lorsqu'il évoquait devant moi sa carrière au Cinquantenaire, il n'oubliait jamais de me parler de la Diffusion culturelle des Musées qu'il présida durant de nombreuses années. Il n'oubliait jamais non plus d'évoquer les autres entités du Cinquantenaire auxquelles il collabora d'une façon ou d'une autre.

En 1953, il participa aux fouilles belges d'Apamée (Syrie) avec son amie Violette Verhoogen, future conservatrice en chef des Musées. En 1960, ayant obtenu la naturalisation belge, il fut chargé d'organiser le département de l'Islam au titre de collaborateur scientifique temporaire. Trois ans plus tard, en 1963, il devint titulaire de ce département. Sa fonction de conservateur lui donna beaucoup de travail, certes, mais aussi l'occasion de faire de nouvelles découvertes. Il eut notamment l'occasion d'organiser un voyage culturel en Iran et de visiter la Syrie, le Liban, la Jordanie et Israël. En 1971 et 1972, il se rendit à Ispahan (Iran) pour créer un musée dans le couvent Saint-Sauveur de Nouvelle-Djoulfa. Il en profita pour préparer un volume sur les miniatures les plus remarquables : Miniatures arméniennes d'Ispahan fut publié en 1986 sous la direction de Sirarpie Der Nersessian, avec une introduction du Catholicos Karékine Ier. Entre-temps, il fit paraître un ouvrage intitulé Les Arts de l'Islam aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire. C'était en 1976, l'année où, atteint par la limite d'âge, il quitta la direction du département de l'Islam. Retraité du musée, il devait néanmoins en rester un conseiller avisé : vingt ans plus tard, j'allais moi-même en être le témoin à maintes reprises. En dehors du Cinquantenaire, il s'était lié d'amitié avec l'islamologue Armand Abel. Lorsqu'à la fin des années cinquante ce dernier créa le Centre pour l'Etude des Problèmes du Monde Musulman Contemporain, il en devint attaché part-time. Il le resta jusqu'en 1966. Il fut aussi conseiller culturel du Club Euro-Arabe et vice-président des Amitiés Belgo-Egyptiennes.

Parallèlement à toutes ces activités, il mena longtemps une carrière d'enseignant et de conférencier. Lecteur, puis Maître de Conférences, il fut titulaire du cours d'arabe moderne à l'Université Libre de Bruxelles de 1960 à 1981. Il professa aussi l'arabe et l'arménien au Stage d'Etude de Langues orientales, cours du soir créés par Armand Abel. A 90 ans passés, il continuait à réunir chez lui, une fois par semaine, quelques amis avec lesquels il s'adonnait à des lectures commentées de textes. Cela lui procurait du plaisir et l'aidait sûrement à garder l'esprit vif. Quant aux conférences, il en donna d'innombrables entre 1928 et 1997. On l'invita à parler non seulement un peu partout en Belgique, mais également aux Pays-Bas, en France, en Suisse, en Egypte, au Congo Belge, au Liban, en Syrie, en Palestine, en Arménie, en Iran, aux Etats-Unis et au Canada. Veillant presque toujours à agrémenter ses propos de "projections lumineuses" choisies avec le plus grand soin, il fit de l'art égyptien en général et de la peinture thébaine en particulier ses domaines de prédilection. La dernière fois qu'il accepta de prendre la parole en public ce fut à l'occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Jean Capart. Le temps de deux conférences, la première à Egyptologica ASBL et la seconde à la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth, il se fit Témoin d'une vie. Cette vie, c'était celle du "Père" de l'égyptologie belge, bien sûr. Mais, dans le fond, n'était-ce pas aussi un peu la sienne ?

Egyptien de naissance, Belge d'adoption, il ne renia jamais ses origines arméniennes et ce n'est pas sans peine ni colère qu'il me parlait du génocide de 1915 dont avaient été victimes plusieurs membres de sa famille. En 1962, c'est comme délégué de la communauté arménienne de Belgique qu'il assista à l'Assemblée nationale de l'Eglise arménienne à Etchmiadzine (Arménie soviétique). Mais c'est comme historien de l'art qu'il participa aux Congrès internationaux d'art arménien de Vicence, Erévan et Venise. En 1964, il signa le chapitre sur l’Arménie dans le Guide Nagel d'U.R.S.S. En 1968 et 1969, il effectua trois séjours à Jérusalem pour préparer la première exposition publique des objets et miniatures du Patriarcat arménien. Pour l'occasion, il rédigea un ouvrage qu'il intitula Les Trésors du Patriarcat arménien de Jérusalem. Il parut en 1969 en cinq langues (français, anglais, arménien, hébreux et arabe). Quant à moi, je garderai en mémoire le jour où il m'emmena à une cérémonie organisée par la communauté arménienne de Belgique. Il fallait voir l'accueil que cette dernière réserva à celui qui était alors président de l'Oeuvre des Boursiers arméniens de la Fondation Boghos Nubar Pacha, président honoraire des Arméniens de Belgique, de S.O.S. Arménie et d'une ASBL qui portait son nom : le Centre social arménien Arpag Mekhitarian.

Arpag Mékhitarian au Musée du Cinquantenaire

En 2001, ses problèmes de santé l'obligèrent à mettre un terme à nos escapades hebdomadaires au Cinquantenaire. Pour nous en consoler, il m'invita à venir le retrouver de temps en temps chez lui, à Schaerbeek. Ces visites, trop rares à son goût comme au mien, se passaient toujours autour d'une tasse de thé préparée par sa chère épouse. Il tenait beaucoup à ce rituel car, m'expliqua-t-il, il lui rappelait sa jeunesse : dans les années trente et quarante, c'était également autour d'une tasse de thé que, chaque jour, à heure fixe, Capart réunissait ses collaborateurs. Il regrettait amèrement que, de nos jours, il n'en soit plus ainsi. Sa madeleine de Proust aux lèvres, il prolongeait le récit de ses souvenirs avec une précision et une exactitude qui étaient rarement prises en défaut. En l'écoutant parler, je ne pouvais m'empêcher de songer aux propos de l'helléniste Claire Préaux qui, dans sa jeunesse, le qualifiait de sentimental et d'idéaliste naïf. Sans doute l'était-il resté dans une large mesure et c'était très bien ainsi. S'il parlait beaucoup du passé, il n'oubliait pas pour autant le présent et entrecoupait ses récits de nouvelles de ses amis et de ses proches. C'était pour eux, me disait-il, qu'il avait entrepris de traduire en français la correspondance échangée au début du XXe siècle par ses parents et d'autres membres de sa famille. Il ne pouvait oublier qu'il était le produit de trois cultures : arménienne, arabo-égyptienne et européenne. Avant de partir, il lui fallait en laisser un témoignage. Chaque fois que je prenais congé de lui, il me gratifiait d'une accolade qu'il ponctuait par un Au revoir... si Dieu me prête vie ! Cette formule, d'un fatalisme somme toute assez oriental, me faisait froid dans le dos mais, à le retrouver d'une fois à l'autre toujours pareil à lui-même, j'avais fini par le croire immortel. Pourtant, Arpag Mekhitarian s'est éteint le 27 avril 2004, à l'âge de 93 ans. Paisiblement, précise le faire-part mortuaire. Comme il se devait après une longue et belle vie consacrée au Temple des Muses.