Le dieu Sobek, crocodile bienveillant et féroce

Dr Michèle Broze

 

Un crocodile

Actuellement, il n'y a plus de crocodile en Egypte. Il faut descendre au Soudan pour en trouver. La morphologie du crocodile évoquait pour les anciens Egyptiens celle de la butte primordiale émergeant du flot. Sa férocité était bien sûr connue également, de même que sa vélocité. Un prédateur-créateur...

Les théologiens égyptiens, par les formes qu’ils attribuent aux dieux, mettent en œuvre un langage métaphorique, poétique, qui leur permet d’approcher les modes d’actions des divinités, qu’ils ne confondent bien sûr pas avec leurs représentations iconographiques. Sobek, dieu redoutable comme l’indique la forme de crocodile que les théologiens égyptiens lui donnèrent, est aussi un créateur, que ce soit dans son temple de Kom Ombo ou dans le Fayoum, où il est pariculièrement adoré : sa forme de crocodile évoque la terre émergée au milieu des flots. Cette ambiguïté n'est pas le propre de Sobek, mais cette figure divine nous permet de comprendre comment interpréter l'ambiguïté d'un dieu égyptien.

Un grand hymne à Sobek, gravé dans son temple de Kom Ombo et traduit récemment par Philippe Derchain, allie de manière remarquable la description du terrible saurien aux qualités démiurgiques de Sobek. En voici quelques extraits :

Le dieu primordial :

« Vigoureux crocodile des origines, issu de lui-même, exceptionnel, jailli du Noun où il était mêlé aux ténèbres avant qu’il n’y eût de la lumière ».

La création de la lumière :

« Dieu divin qui existe depuis la première fois, quand ses deux yeux embrasèrent les eaux et créèrent la lumière dans nuit ; ainsi, ses deux yeux divins éclairèrent ce qui était dans les ténèbres ».

Sobek se manifeste comme butte primordiale et crée les créatures et les dieux créateurs (les potiers fabricateurs) :

« Crocodile qui s’est mis à nager dans le Noun, qui soulève à coups de queue les flots des étangs et de lacs. On l’appelle Sainte Emergence d’où émergent les émergés, créateur qui créent les créatures, qui suscitent les potiers-fabricateurs dès le commencement ».

Le dieu combattif :

« Vrai crododile méchant et malfaisant, il trouble les moments de plaisir ; crocodile qui rugit bruyamment, les crocs pointus, les dents acérées, la pupille terrible, le corps puissant. Sa queue lacère comme un couteau, quand, de la masse de son corps, il combat les crocodiles ennemis (…). Il ouvre le gosier pour mordre, il fracasse les os, brise les membres, croque les os comme de la viande ».

On le voit, la forme animale de la divinité est exploitée métaphoriquement dans ce texte de Kom Ombo avec un talent littéraire peu commun, et l’on ne s’étonnera pas de le voir qualifié de « grand dans sa laideur crocodilienne », comme le suggère la traduction de Ph. Derchain.

Sobek à Kom Ombo

A Kom Ombo, Sobek est adoré comme Sobek-Rê, Sobek dans la fonction de Rê, dans la fonction du créateur. Dans ce temple double, il reçoit un culte en compagnie d'Haroéris, Horus l'Ancien.

Relief provenant du temple de Kom Ombo et représentant le dieu   crocodile Sobek

Sobek forme à Kom Ombo une triade avec sa maîtresse Hathor, qui l'accompagne ici. Leur fils est le dieu Khonsou. L'autre triade est composée d'Haroéris (Horus l'ancien), de Ta-senet-neferet (la belle amante) et de leur fils, le Seigneur des deux Terres.

Représentation de crocodiles au temple d'Esna

La métaphore du crocodile a inspiré, comme on le voit dans le texte cité, les théologiens égyptiens. A Esna, sous l'empire romain, les savants ont créé un hymne composé de hiéroglyphes "crocodiloformes". Sur l'autre paroi figure un hymne composé uniquement de béliers!

A vos listes de signes, et bon courage pour lire ce texte!

Bibliographie :